• L’Historique du Bôgu

    L’émergence du bôgu.
    Jusqu’à maintenant, il était généralement accepté que le bôgu fit son apparition entre 1751 et 1772. Pourtant, il serait faux de conclure que le bôgu apparut soudainement en une date particulière de l’histoire. Durant la période 1661‐1681, une multitude d’écoles martiales virent le jour, et ce fut à partir de ce moment en particulier que plusieurs écoles explorèrent différentes façons de participer à des entraînements moins dangereux en développant des pièces d’armure de protection.

    A partir de là, j’introduirai quelques documents de cette période qui décrivent ces élaborations. Malheureusement, les sources documentées datant de cette période sont plutôt maigres, rendant difficile la complétion du puzzle. Toutefois, le fameux chercheur militaire et confucianiste Yamaga Sokô nous a laissé quelques références intéressantes concernant l’utilisation des équipements de protection du début de l’ère Edo. « A propos des bénéfices du système d’entraînement au kenjutsu avec un shinai […] les pratiquants avaient l’habitude de porter une armure, avec un masque protecteur en fer, et pouvaient s’engager dans de rigoureux combats simulés, jusqu’au fond des possibilités [sans la peur de se blesser] ». Nous trouvons une référence datant du second mois de 1663, par Kamiya Denshin Yoriharu, maître de l’école Jikishin‐ryû, dans un essai qu’il envoya à Osawa Tomoemon à propos de l’utilisation d’un équipement de protection. « Dans les entrainements conduits dans les autres écoles, une armure en cuir est portée accompagnée par d’autres pièces d’équipement variées incluant des masques pour le visage. Dans l’école Jikishin‐ryû, par contre, nous ne demandons pas d’utiliser de tels équipements… » En conséquence, nous pouvons déterminer grâce à ce passage que plusieurs écoles anonymes autre que la Jikishin‐ryû pratiquaient l’entraînement au combat protégés par des équipements de sécurité dès le début de l’ère Edo.

    En 1682, un diptyque dessiné par Hishikawa Moronobu et intitulé Chiyo no tomozuru dépeint deux jeunes guerriers brandissant des lances à pointe sécurisée et engagés dans un match avec un autre jeune guerrier équipé d’un men, dô-tare et d’un naginata (illustration 1).


    Illustration 1

    Cette illustration fut certainement achevée vers la fin du XVIIe siècle. Curieusement, le type de bôgu dépeint dans ce diptyque comprend un men diminué de son matelas de protection au sommet et de sa protection de gorge (nodo-dare). Le men n’est ni plus ni moins qu’une grille couvrant le visage, et semble être fait de bambou. Le tare est attaché au (dô-tare), qui est aussi fait de bambou, similaire en ça à ceux fabriqués postérieurement. Des dessins similaires d’Hishikawa de 1684 environ peuvent être admirés dans l’Ukiyotsuzuki, ce qui montre une fois de plus que l’utilisation des armures d’entraînement était relativement répandue dès le début de l’ère Edo.

    Bôgu employé en sôjutsu (combat à la lance)
    La question qui se pose est : laquelle des deux disciplines, kenjutsu ou sôjutsu, commença à utiliser l’armure d’entraînement en premier ? Dans Kendô no hattatsu (Le développement du kendo) de Shimokawa Ushio, il est dit que, vu les différences de technique entre kenjutsu (principalement techniques de coupe) et sôjutsu (principalement techniques de pique/perforation), mais aussi en considérant lequel des deux était le plus dangereux, il allait sans dire que les parties d’armure telles que le dô et le tare étaient nées sans nul doute de la pratique du sôjutsu, puis furent appliquées par la suite au kenjutsu.

    Au début de l’ère Edo, les écoles martiales commencèrent à se spécialiser dans une arme en particulier. Cependant, quel que soit le curriculum, plusieurs armes étaient prisent en considération. Ainsi, une école spécialisée en sôjutsu avait évidemment à apprendre à répondre à un adversaire armé d’un sabre. Ce fait rend hasardeuse l’hypothèse que le bôgu ait été développé uniquement par les écoles de sôjutsu, et ensuite seulement utilisé par les pratiquants de kenjutsu. Je laisse ici le débat sur quelle discipline commença à se servir la première de l’armure, et porte maintenant mon attention sur le style de bôgu utilisé en sôjutsu et son développement progressif, comparé à celui porté en kenjutsu.

    A propos de l’illustration 1, J’ai fait mention de ce type de men qui semblait être fait de bambou et n’avait pas de matelas de protection, ni au sommet de la tête, ni à la gorge. Le guerrier sur ce dessin n’utilise pas non plus de kote, et il en va de même dans les illustrations ultérieures de Hishikawa.

    Néanmoins, dans le Geijutsu bukoron de Kashibuchi Arinori (1768), des illustrations du bôgu utilisé par les pratiquants de l’école de sôjutsu Masaki‐ryû, montrent certaines améliorations. Le men possède, et le matelas de protection au sommet, et la protection de gorge, sans oublier bien sûr la grille en métal protégeant le visage. Le tare est attaché au fait de bambou, et l’on peut voir également une protection au niveau de l’aisselle et de la taille (illustration 2).


    Illustration 2

    Par conséquent, on assiste en l’espace d’un siècle à un bond dans l’évolution de la facture du men. Celui‐ci est plus robuste par la facture en métal de la grille, et fournit une protection beaucoup plus effective aux parties fragiles que sont le sommet du crâne et la gorge avec son épais et ample matelas.

    On note aussi l’étendue de cette évolution à travers un texte écrit vers la fin de l’ère Edo, présentant l’équipement utilisé au sein de l’école Fuden‐ryû. Ce texte nous dit que le tsuki-dare était fait de bambou et de cuir, et était de la même largeur que celui que l’on trouve sur les men modernes. Ce même texte possède également des illustrations montrant des kote, probablement utilisés lors de rencontres contre des pratiquants de kenjutsu, et des sune-ate (protection de jambe) vraisemblablement portés lors de matches contre le naginata. Ce qui tend à prouver que la plupart des entraînements en sôjutsu n’étaient pas basés uniquement sur yari versus yari, mais également sur la pratique contre des adversaires utilisant des armes différentes (ishujiai), et que l’évolution du bôgu s’est centrée sur de telles considérations. Ceci était probablement dû au phénomène populaire, à l’époque, des tournois inter écoles (taryû-jiai).

    Néanmoins, d’autres textes montrent que l’utilisation du tsuki-dare n’était pas universelle parmi les écoles, et ce, même en 1812, comme on peut le voir dans l’illustration 3 qui dépeint un entraînement de sôjutsu au dojo Nisshinkan avec un men sans tsuki-dare, et un en cuir. Cette image est une représentation de l’une des trois écoles de sôjutsu en activité au sein du clan Kaitsu (Ouchi‐ryû, Hozoin‐ryû, Isshi‐ryû), bien qu’il soit difficile de dire laquelle. Ce que nous savons par contre, c’est que ces entraînements étaient conduits avec armure de protection et yari « mouché ».


    Illustration 3

    En étudiant toutes ces illustrations, on remarquera que dans la plupart d’entre elles, les kote sont absents pour une raison indéterminée. C’est peut‐être parce que le yari se pratiquait à main nue et les kote ne faisaient donc pas partie initialement de l’armure d’entraînement utilisée dans cette discipline en particulier ; et ce jusqu’au début de la période dite du Bakumatsu (à partir des années 1850). Comme je le montrerai brièvement, les kote furent probablement importés dans la pratique du sôjutsu à partir du kenjutsu, où ils étaient déjà utilisés depuis le début de l’ère Edo. Quoi qu’il en soit, les deux disciplines empruntèrent et améliorèrent les développements de l’autre, jusqu’à ce que le bôgu évolue graduellement vers sa forme actuelle.


    Illustration 4

    Comments 1 Comment
    1. Daniel_klc's Avatar
      Daniel_klc -
      Merci beaucoup pour la traduction ! (Thanks a lot for the translation!)

      Very interesting!
  • Tozando