Du Jukenjutsu au Jukendo

Une interview avec Kobayashi Sensei

Par Baptiste Tavernier

Article original in Kendo World Journal 4.4 – juin 2009.

Kobayashi Eiji est né en 1926. Il enseigne dans son dojo privé à Tōgane, préfecture de Chiba, et s’attache à transmettre le jukendo et le tankendo aux jeunes générations. Il s’investit également dans l’organisation de compétitions de jukendo & tankendo pour les enfants de la préfecture. Kobayashi Sensei possède les grades de Hanshi 8-dan de jukendo, Hanshi 8-dan de tankendo et 5-dan de kendo.

Kobayashi Sensei, quand avez-vous commencé le jukendo, et pourquoi ?
J’ai commencé en 1939 ; j’avais 14 ans à l’époque. Le Japon est entré dans la Guerre du Pacifique en 1941. Il y avait alors une école appelée Seinengakko, une institution dans laquelle les adolescents recevaient une instruction militaire, et c’est là que j’ai débuté le jukendo. J’ai continué mon entraînement à la baïonnette les deux années qui suivirent. Ensuite je suis entré dans la Navy, en 1945, et j’ai poursuivi mon entraînement. Pour vous dire la vérité (rires), alors même que la guerre venait à peine de s’achever, j’étais déjà considéré comme un vétéran du jukendo. Juste après l’armistice, mes camarades et moi devions nous enfoncer dans les montagnes pour s’entraîner (les forces d’occupation avaient alors banni les budō et toute forme de pratique militaire) ; nous nous sommes alors astreints à de rudes sessions. Finalement, vers 1950, le jukendo fut autorisé de nouveau, supporté par le Nippon Budōkan.

A cette époque, le jukendo était appelé jukenjutsu… Quelle différence y a-t-il entre le jukendo moderne et le jukenjutsu ?
Mon jukendo est du style de la vieille école, militaire, donc brutal. C’est pourquoi je pense qu’une pratique vigoureuse est plus importante qu’une pratique fondée uniquement sur les kata, et que vous devriez être parfois en mesure de renverser votre adversaire. D’un autre côté, le but du jukendo moderne est d’acquérir une bonne posture ; mais mon opinion demeure que cela relève plus de la danse qu’autre chose… Le jukenjutsu d’antan, c’était aller au contact et terrasser, donc très différent. Toutefois, le kihon, les bases du jukendo et du jukenjutsu restent les mêmes. Mon jukendo est basé sur « attaquer est la meilleure défense ». De nos jours, les gens utilisent aussi des parades ou autres techniques du même genre, mais dans le temps il fallait frapper avec agressivité et mettre la pression sur l’adversaire. Attaque, Contact, Estoque : c’était le style de combat à la baïonnette de l’époque. Et cela fait 66 ans que je procède ainsi.

Il en va de même pour le tankendo… Les techniques anciennes et modernes sont différentes, n’est-ce pas ?
C’est différent. Le tankendo moderne est, depuis le début, pratiqué avec un kodachi (alors qu’autrefois, on utilisait une baïonnette détachée du fusil). Nous pratiquons le tankendo en se basant sur ce fait. Vous devez le manier avec une seule main, mais en définitive, tout ceci, ce n’est que des techniques de kendo. La seule différence avec le kendo réside dans les irimi-waza (lutter au corps à corps puis poignarder) : c’est la vraie caractéristique du tankendo. Même si votre adversaire utilise une arme longue, si vous pouvez rentrer dans son ma-ai, près de sa poitrine… Avec de telles techniques, même le jūken ne peut battre le tanken.

A propos de la compétition, comment affecte-elle le jukendo aujourd’hui ? Quels en sont les bons et les mauvais aspects ?
Et bien… … … Aujourd’hui, c’est bien sûr bon d’être offensif, mais si vous agressez trop votre adversaire, ou si vous le renversez volontairement, vous récolterez un hansoku (pénalité). Le jukendo est devenu un sport… Cela reste bien sûr très beau, mais vous ne pouvez plus utiliser le style « cru ».

Kobayashi Sensei, vous avez aussi pratiqué le kendo, n’est-ce pas ? Est-ce que le kendo a influencé votre jukendo ? Cela vous a-t-il aidé ?
Depuis l’époque où je me suis intéressé au jūken, j’ai été entouré de pratiquants de kendo. Mon grand-père était un maître de kendo ; il commença à m’enseigner alors que j’avais trois ans. Quand j’étais enfant, je jouais toujours avec des bâtons. J’adorais le kendo et je l’ai pratiqué pendant des années. La guerre débuta quand j’avais quatorze ans environ, et si maintenant je pense que le jūken est bien plus pratique que le sabre, c’est à cause de l’influence de la guerre. Si vous optez pour le kendo, vous devez armer votre shinai au-dessus de votre tête, et pendant ce laps de temps, le jūken vous transpercera, à coup sûr ; donc, de ce point de vue, le jūken est plus fort.
Ce que j’ai appris au kendo ce sont l’intuition et le ma-ai. Cela reste de toute façon la même chose au kendo et au jukendo. La posture est aussi, en définitive, la même…
Je suis 5-dan de kendo, et aussi 8-dan de jukendo et de tankendo. J’ai pratiqué très longtemps. De nos jours, il n’y a plus beaucoup de personnes qui soient restées dans les dojos si longtemps…

La plupart des pratiquants de jukendo sont du Rikujō Jie-tai (Forces de Défense Japonaise). Est-ce difficile de promouvoir le jukendo parmi les civils ? Aussi, est-ce difficile d’enseigner le jukendo aux enfants ?
Enseigner aux enfants n’est pas différent : si vous leurs apprenez les bases correctement, tout devrait être bon. A partir de treize ou quatorze ans, on peut porter le bōgu ; mais avant cela, on s’entraîne sans porter d’armure normalement. Les enfants apprennent bien, vite et de façon naturelle. Parmi les meilleurs combattants actuels, certains se sont entraînés dans ce dojo dès leur plus jeune âge.
A propos de la promotion, oui, c’est difficile. Le Jie-tai s’entraîne au jukendo, mais il n’y a pas beaucoup d’occasions de montrer cet art. Cependant, je pense que nous sommes en train d’étendre la promotion du jukendo graduellement maintenant. Je crois que pour promouvoir le jukendo, il est plus facile de commencer avec le tankendo, éventuellement en même temps que le kendo, pour enfin introduire le jūken. Je suis sûr que c’est la meilleure façon de promouvoir le jukendo en tant que budō moderne.

Lors du dernier Jukendo Kodansha Gasshuku (un séminaire organisé pour les haut gradés de jukendo), certaines personnes ont affirmé qu’il fallait changer le nom « jukendo » ainsi que l’arme utilisée lors des entraînements si l’on voulait introduire le jukendo dans les collèges au Japon (le ministère de l’éducation a voté l’entrée des budō au collège comme matière obligatoire à partir de 2011), et si l’on voulait en faire la promotion auprès des civils… Qu’en pensez-vous ?
J’objecte ! Je ne comprends pas pourquoi nous devrions changer. Le jūken est un fusil sur lequel est attachée une lame, une baïonnette.
De quoi ont-ils peur ? Après la guerre, les Japonais ont commencé à mépriser les armes, notamment les armes à feu ; c’est une évidence. Mais s’ils ne peuvent accepter le jukendo tel qu’il est, ce n’est pas un problème. C’est une grave erreur que de changer le nom de la discipline ou les armes que l’on utilise juste parce que les gens n’aiment pas les flingues…
Les techniques de jūken descendent du sōjutsu (l’art de la lance). Le jukendo devrait donc être considéré au même titre que les bujutsu traditionnels. A partir de maintenant, si le jukendo peut jouer un rôle actif au sein du Jietai, alors je suis sûr qu’il peut être compris par les gens du commun. Les tours de passe-passe de marcheront pas. Nul besoin de changer l’arme pour coller à l’opinion générale. Jūken is jūken, c’est mon opinion.

Kobayashi Sensei, nous vous remercions de nous avoir accordé cette audience.