Paroles de Hanshi – “Fausses postures, formes et gardes n’impressionneront pas le jury…”

Okada Yasuo (8-dan hanshi)

Traduction française Agnès Lamon. Kendo World voudrait remercier Okada Sensei et le Kendo Jidai Magazine pour la permission qui lui a été faite de traduire et publier cet article.
Article original in Kendo World 5.1 – Décembre 2009.

Né le 16 janvier 1925 à Osaka, Okada Sensei est diplômé de la Wakayama Industrial High School en 1941 et commence à travailler dans le secteur de la construction jusqu’en 1951, date à laquelle il intègre les services de la police de Wakayama. Il a pratiqué le kendo sous la direction de Higashiyama Kennosuke et Nakashima Akira, et a été le Shihan des forces de police préfectorales de 1964 à 1981. Okada Sensei a pris part à tous les plus grands tournois de kendo du Japon, y compris le All Japan Championships ; il s’est hissé à la troisième place du tournoi des 8-dan hanshi lors du Meijimura Tournament. Il a passé son 8ème dan en 1976 et s’est vu décerné le titre de Hanshi en 1986. Okada sensei a également rempli les fonctions de président de la Fédération de Kendo de la Préfecture de Wakayama.

Assurance (kigurai) et élégance (fûkaku) se manifestent-elles chez vous de façon tangible ?
On attend d’un kenshi « vétéran » qu’il soit en mesure de démontrer un kendo correct, fort, et d’un haut niveau correspondant au rang avancé qui est le sien. Dans la mesure où le temps d’examen est relativement court, les toutes premières choses que le jury remarque sont la tenue vestimentaire, l’allure générale, l’attitude et le kamae. Je pense que ce sont là les points les plus importants. Afficher de fausses postures, formes et kamae n’impressionnera pas le jury. On ne peut s’empêcher de remarquer une sorte de fluidité et d’élégance dans les mouvements de quelqu’un qui s’est investi dans un entraînement sérieux, année après année. Le jury réagit à l’allure naturelle (kigurai) et à l’élégance (fûkaku) qui se manifestent lors d’un affrontement entre deux kenshi s’engageant résolument dans un intervalle correct. Nous regardons avec intérêt, espérant qu’une technique ad hoc soit exécutée au moment idoine, et qu’une véritable opportunité de frappe ne soit pas perdue. Dans une situation idéale, le jury ne fait plus qu’un avec les candidats.

J’ai commencé à pratiquer le kendo avant la guerre, dans mon lycée à Wakayama. Après la guerre, le kendo a été temporairement interdit, mais quand il a été de nouveau autorisé au début des années 195O, je me suis entraîné sans faute chaque nuit au Butokuden de Kyoto. A cette époque, Higashiyama Kennosuke Sensei, de la police de Wakayama, m’a exhorté à rejoindre les forces de l’ordre. Devenu policier en avril 1955, j’ai été envoyé quatre mois à temps plein à Tokyo pour étudier le kendo. Des maîtres prestigieux tels que Mochida Moriji, Horiguchi Kiyoshi, Ogawa Chūtarō, Morishima Tateo, Abe Saburō, et Nagashima Suekichi supervisaient les entraînements du matin au Keishichō Dojo. L’après-midi, j’allais au keiko des Gardes Impériaux au Saineikan Dojo, sous les auspices de Satō Sadao Sensei. Higashiyama Sensei m’avait recommandé de m’entraîner tous les jours avec Mochida sensei. Chaque matin, je mettais mon men à la hâte et me précipitais sur Mochida sensei, mais il y avait toujours devant moi cinq ou six kenshi. C’était à cause de la différence de temps mise à assujettir les men himo à la façon du Kansai (à partir du haut), plutôt qu’à la manière du Kanto, à partir de la portion inférieure du men, plus rapide. Cette attente cependant me procurait l’opportunité non négligeable d’observer les combats de Mochida Sensei, expérience qui allait porter ses fruits dans le futur. Mochida Sensei est considéré comme étant un Maître du Sabre de l’époque Showa. Son élégance, sa posture et sa force demeurent profondément gravées dans ma mémoire. Il a souvent combattu avec une terrible efficacité des adversaires qui prenaient jôdan ; avant que ceux-ci aient pu faire quoique ce soit, il était entré dans leur garde et lâchait de dévastatrices attaques en katate-tsuki. Ils ne pouvaient rien faire pour contrer son assaut. Quand venait mon tour, je donnais tout ce que je pouvais, mais, après une minute, je finissais immanquablement à bout de souffle et l’affrontement s’achevait alors en kakari-geiko.

A la fin de ma période d’entraînement à Tokyo, j’allai remercier Mochida Sensei et lui demandai conseil sur la façon dont je devrais désormais envisager mes combats. Il me dit : « essaie toujours de faire un coup de plus en keiko ; et lance chaque attaque avec une totale conviction (sutemi) ». Chez les Gardes Impériaux, Sato Sensei m’a recommandé de « maintenir un kamae fort et de m’engager dans un keiko “propre” ». Mon séjour à Tokyo m’a fait découvrir bien des aspects du kendo que je n’avais jamais expérimentés auparavant ; je n’étais plus le même homme en retournant à Wakayama, très reconnaissant envers les merveilleux maîtres qui m’avaient enseigné tout cela. Je suis entré à l’école de police et j’ai participé au tournoi par équipes Kinki où mon équipe a terminé à la première place, et où je finis second de la compétition individuelle. Après avoir obtenu mon diplôme, j’ai été recruté dans les forces anti-émeute (tokuren) et commençai mon existence de policier.

Ogawa Chūtarō Sensei a parlé de l’importance, avant même de commencer le kendo, de d’abord trouver un bon enseignant. Mon maître au sein de la police de Wakayama était Higashiyama Sensei, auprès duquel j’ai été pendant une dizaine d’années environ. Victime d’un accident de train avant la guerre, il a eu la jambe gauche amputée en-dessous du genou. Il n’en a pas moins continué à pratiquer le kendo avec une lourde prothèse, et a été reçu 9ème dan en 1959. Higashiyama Sensei avait développé un esprit puissant qui compensait le handicap de sa jambe. Doté d’une incroyable capacité à lire les pensées de son adversaire, peu importe la rapidité avec laquelle nous l’attaquions, il nous rendait la politesse d’un kaeshi-dô ou quelque autre ôji-waza, avec une déconcertante facilité.

Après être devenu instructeur de police en 1959, j’ai été en mesure de poursuivre mon apprentissage auprès de Nakashima Akira (8-dan hanshi). Professeur des collèges avant la guerre, il est devenu shihan dans l’après-guerre. Nakashima Akira était célèbre pour son importante contribution à la promotion du kendo auprès du grand public. Il a mis l’accent sur un style de kendo mettant en exergue harmonie, bienveillance et amour.

J’ai dû présenter l’examen de 8-dan à trois reprises avant d’être admis. J’ai fait ma quatrième tentative en 1976, à l’âge de 51 ans. Il était alors extrêmement rare pour les postulants de tâcher de passer le 8ème dan en employant la garde jôdan. Ce fut pourtant exactement ce que fit mon adversaire ce jour-là. Curieusement, au cours de notre match, je me suis souvenu de mon expérience avec Mochida sensei et j’ai pu la mettre à profit pour harceler mon adversaire. Je me suis déplacé dans son espace, comme le faisait Mochida Sensei, et je l’ai attaqué avec katate-tsuki. Pour être franc, je ne pense pas qu’un seul de mes tsuki ait pu atteindre sa cible de façon à ce que ce soit considéré comme un point valide, mais je suppose que le jury a été impressionné par la façon avec laquelle j’ai acculé mon adversaire, par ma détermination et mon seme. Heureusement, j’ai été en mesure de réussir et j’attribue mon succès aux opportunités qui m’ont été données d’observer Mochida Sensei. Cela m’a conforté dans l’idée de l’importance du mitori-geiko, l’observation du keiko.

Vos coups sont-ils faits avec conviction et suivis de zanshin ?
Quand pour la première fois on m’a demandé de faire partie d’un jury d’examen pour des 8ème dan, j’ai interrogé Tsurumaru Juichi Sensei (9-dan hanshi) sur ce que je devais rechercher chez les candidats. Il m’a répondu « c’est différent des 6ème et 7ème dan ; tu sauras quand tu le verras. “Le coup parfait” résonne dans ton esprit. C’est ce que tu recherches… » Je l’ai interprété comme étant une frappe faite avec shin-ki-ryoku-itchi, l’unification de l’esprit et de la technique. Cela veut dire que l’attaquant possède un esprit apaisé, une bonne posture, qu’il est en mesure d’exercer une pression et la soutenir à partir d’une distance correcte, et capable d’exploiter les opportunités de frappe dès qu’elles se présentent. Cela signifie aussi une personne qui peut amener son adversaire à faire un mouvement, et alors le frapper aussitôt qu’il tombe dans le piège. Il doit aussi faire montre d’un très haut niveau de ôji-waza.

Plus concrètement, le kenshi doit attaquer avec une bonne compréhension du maai et des opportunités de frappe, avoir un déplacement des pieds correct pour générer une puissance de frappe à partir de ses hanches, et faire usage de ses mains pour exécuter avec détermination une prompte attaque, le tout suivi de zanshin. La seule compréhension théorique de ces choses ne suffira pas ; le kenshi doit incarner tous ces caractères, ce qui ne peut se réaliser qu’au bout de bien des années de dur entraînement. Mochida Sensei disait que cela lui avait pris cinquante ans avant de pouvoir exécuter proprement les techniques de base, entendez par là frapper avec le shin-ki-ryoku-itchi.

Peu après avoir été nommé shihan de la Police de Wakayama en 1966, il m’a été demandé de faire une conférence sur le « kisei » (奇正) à l’Académie de Police. N’ayant jamais entendu parler de ce terme auparavant, j’entrepris des recherches à ce sujet. Je découvris que c’était un concept enseigné par Sun Tzu, relatif au « seidô » (正道), qui signifie « façon de faire idoine », et « kendô » (権道), qui exprime le fait de s’adapter pour atteindre un objectif. En d’autres termes, le mot se réfère à l’idée de partir en guerre avec un esprit juste mais de gagner par des moyens alternatifs si la situation l’impose. Quand je découvris la signification de kisei, j’ai immédiatement pensé à Kendō, l’ouvrage de référence de Takano Sasaburo dans lequel il expose les grandes lignes du shin-ki-ryoku-itchi.

« Le Shin-ki-ryoku-itchi est l’action (ki) engagée par l’esprit (shin) instantanément après avoir vu, entendu et rendu un jugement. Ce jugement de l’esprit se traduit alors par une réponse technique … Quand les trois éléments sont à l’unisson, on réussit pleinement sa frappe dès que survient l’opportunité. En kendo, vaincre n’est pas tant affaire de stratégie, mais plutôt propension à voir une opportunité et réagir rapidement afin d’en tirer profit. »

De surcroît, l’enseignement « ichi-gan, ni-shin, san-soku » (en premier, les yeux ; en second, l’esprit ; en troisième, les pieds) dans lequel tous les éléments de la frappe sont amalgamés, est tout aussi significatif ; et lié. Quand j’étais jeune, je prenais souvent le train pour me rendre au Shūdōkan Dōjō, à proximité du Château d’Osaka. Là, Hasegawa Yoshimi Sensei m’a appris quelques poèmes anciens. « La victoire ou la défaite est décidée par le ki ; le ki est déterminé par les tripes ». « La victoire ou la défaite est décidée par le ma [intervalle spatial] ; le ma est déterminé par les pieds ». Alors que je pensais que men était l’attaque la plus importante en kendo, il protesta en objectant « kote est un ippon, lui aussi ! ». Je me suis également fréquemment entraîné avec Shigeoka Noboru Sensei, lequel me fit réaliser que mes hanches n’étaient pas employées dans mes frappes à cause d’un mauvais travail des pieds. Une fois que la mauvaise habitude est installée, il est difficile de s’en débarrasser. Cela demande de l’attention et de faire des efforts pour prendre conscience de ses points faibles, et pour essayer de les corriger. C’est pourquoi toujours s’entraîner en gardant à l’esprit une posture et un maintien corrects est la seule façon sûre de faire des progrès dans la bonne voie. En d’autres termes, l’on devrait toujours s’efforcer dans ses entraînements quotidiens de frapper avec shin-ki-ryoku-itchi.

En ce qui concerne votre développement personnel, avez-vous des objectifs précis ?
Dans ma vie, les objectifs que je me suis fixés sont, dans l’ordre : 1, la santé ; 2, le kendo ; 3, copier des sûtras bouddhiques ; 4, les loisirs. Le kendo est tout pour moi et je compte bien continuer à le pratiquer jusqu’à la fin de mes jours, mais ce ne sera pas possible si la santé me fait défaut. Au fur et à mesure que je vieillis, mes jambes et mon dos faiblissent, ma vue s’est détériorée. Je fais ce que je peux pour combattre l’âge, et m’entretenir autant que possible pour continuer à m’entraîner en kendo. Ce qui veut dire faire de la marche, des exercices, et beaucoup de stretching. En atteignant mes soixante-dix ans, j’ai demandé à Nishikawa Gennai Sensei à quelle sorte de kendo je devais maintenant aspirer. « Le Kendo du Cœur », m’a-t-il immédiatement répondu.

Je me suis demandé ce qu’il voulait dire par « cœur ». Dans son livre Kendo kowa, Ogawa Chutaro écrit « le kendo est le cœur. Le cœur est soi… Il n’y a pas de kendo déconnecté du soi. Tout le monde est né avec un cœur…mais avoir juste un cœur ne suffit pas. Par l’entraînement du kendo vous devenez capable de travailler votre cœur, et donc d’améliorer ses capacités… » Ainsi, les buts que je poursuis dans mon vieil âge ne changent pas. Je dois continuer à m’entraîner afin de continuer à me développer en tant qu’être humain.
Copier des sûtras bouddhiques me permet de me relaxer et de garder un esprit ouvert. Cela m’aide aussi à maintenir ma force de concentration, et je me suis fixé comme but de copier une écriture chaque jour. Les échecs traditionnels japonais appelés shôgi sont aussi un des mes hobbies. Je trouve que les stratégies que je développe dans le shôgi peuvent tout aussi bien être appliquées au kendo. Je ne suis pas très grand, et pour contrôler mes adversaires en kendo je frappe kote très rapidement, ce à quoi ils sont obligés de répondre par une attaque ; je peux ainsi contre-attaquer avec ôji-waza. En d’autres mots, une somme de trois mouvements pour une attaque. Ensuite, quand je fais pression sur leur kote une nouvelle fois, ils essaient immédiatement de ne pas tomber dans le même piège et restent sur la défensive, immobiles. Cela me permet de rentrer et de les frapper à volonté. Cela procure vraiment une incroyable sensation quand ça marche. Cette stratégie et celles utilisées pour les échecs se confondent, et j’apprécie le jeu d’échecs comme étant une autre façon de stimuler mon esprit afin d’améliorer mon kendo. A l’instar de Miyamoto Musashi qui évaluait son entraînement ascétique (shugyô) comme étant un processus sans fin, je trouve moi aussi à mesure que je prends de l’âge qu’il me reste tant de choses à apprendre. J’ai eu la chance d’être instruit par de grands professeurs jusqu’à présent, et mon but et de continuer à m’entraîner aussi longtemps que cela sera possible. Chaque moment compte, et je chéris le temps qu’il me reste à transmettre aux générations futures « Le Kendo du Cœur ».