Paroles de Hanshi – “Le fruit de vos années d’entraînement se manifeste dans votre premier kiai”

Sonoda Masaji (8-dan hanshi)

Traduction française Agnès Lamon. Kendo World voudrait remercier Sonoda Masaji et le Kendo Jidai Magazine pour la permission qui lui a été faite de traduire et publier cet article.
Article original in Kendo World 4.2 – Juin 2008.

Sonoda Masaji est né en 1927 dans la préfecture de Kumamoto. En 1947, il entre dans la Police de Kumamoto, qu’il quitte en 1956 pour celle d’Osaka, dont il devient Shihan de la section kendo en 1983. Sonoda Sensei s’est illustré dans les compétitions les plus prestigieuses du Japon, remportant notamment les Championnats Nationaux de la Police à six reprises et disputant quatre fois les All Japan Kendo Championship (se hissant deux fois à la quatrième place) ; il a également gagné la quinzième édition du Meiji-mura Taikai dans la catégorie des 8ème dan. Il obtient son 8ème dan en 1976 et se voit décerner le titre de Hanshi en 1987.

Votre frappe est-elle un prolongement naturel du seme ?

Dans cette série d’articles, les plus grands sensei du Japon ont déjà parlé de toutes ces choses auxquelles ils prêtent attention, en tant que membres du jury, lors des passages de grade. Dans le cas du 8e dan, grade le plus élevé en kendo, s’il veut avoir un espoir de réussite le candidat doit impérativement satisfaire de nombreux critères. Cela passe par une attitude et une étiquette correctes (reihō), un haut niveau de compétence technique, et des qualités mentales ou spirituelles qui transparaissent dans l’élégance et le raffinement de ses mouvements et de son allure. Toutes ces composantes doivent être présentes mais il y a aussi deux ou trois autres choses que je souhaiterais ajouter à cette liste.

Dans la lettre d’information de l’AJKF (Kensō) parue en janvier 2001, feu Murayama Keisuke Sensei donne ses impressions sur le passage de grade du 8e dan qui s’est tenu en novembre 2000. Il fait état du problème du hasuji (l’orientation du plan de la lame quand se fait la coupe), et insiste sur le fait que la tsuru ne devrait jamais être sur le côté, affirmant qu’un « hasuji exact est la vie du kendo » ; ce n’est que quand le hasuji est correct que l’on fait un kendo tranchant. On ne peut que pratiquer un kendo tranchant dès lors que le hasuji est exact.

C’est un détail auquel je prête une attention toute particulière quand je fais partie d’un jury d’examen. Quand le candidat se relève de sonkyo, je regarde si la tsuru est dirigée en avant et vers le haut ou pas. Si elle est sur le côté, c’est la preuve accablante d’une mauvaise prise en main, et même si le seme est fort et les techniques fermes, ils ne sont d’aucune efficacité. C’est en effet probablement l’une des fautes les plus honteuses que l’on puisse faire en tant que pratiquant de haut niveau.

Un autre élément qui attire mon attention est le premier kiai. Combien y a-t-il de cœur dans celui-ci ? Le résultat de vos entraînements quotidiens est clairement révélé dans votre kiai, et si vous essayez de contrefaire ce dernier, cela s’entendra de façon évidente. Vous ne pouvez développer un kiai sincère qu’en mettant votre cœur et votre âme dans chaque technique, à chaque entraînement.

Un autre facteur que je prends en considération est si la frappe du postulant découle bel et bien naturellement du seme. A première vue, les candidats peuvent donner l’impression qu’ils appliquent un fort seme et une bonne pression sur leur adversaire. Mais leur bluff est facilement éventé quand ils sont incapables de transformer leur seme en frappe quand une opportunité en or se présente devant eux, et sont seulement capables de parer les attaques qui viennent. Cela indique que le postulant ne sait pas pourquoi il exerce le seme.

Il est des fois où vous pouvez complètement vaincre votre adversaire avec le ki sans donner un seul coup. Mais dans un passage de grade, le postulant doit forcer une ouverture avec le seme et conclure l’affaire avec une frappe ou être capable de se décaler d’un pas et de contre-attaquer. C’est le principe de base du kendo. Dans la confrontation de seme, les « cœurs » des deux adversaires se mesurent l’un à l’autre, et cette interaction est la situation la plus importante où le kendoka peut entraîner son mental. C’est la résonance émanant de cette confrontation qui marque le jury.

Quand on est jeune, il est impératif de s’engager dans un entraînement rigoureux comprenant beaucoup d’attaques. Cependant, venir à maturité pour l’étape suivante est une transition cruciale dans le shugyō du kendo. Quand j’avais la quarantaine, je faisais un effort pour ne pas m’énerver quand j’étais frappé par mes adversaires. Je passais l’éponge, peu importait le nombre de fois où j’avais été frappé. Une année est passée, mon kensen est devenu stable et je suis parvenu peu à peu à voir et comprendre les opportunités de frappe. Il est important de maîtriser les opportunités de frappe en conservant son humilité quand on est soi-même touché (sacrifice de soi).

Pouvez-vous, du début à la fin, maintenir l’écart optimal de vos pieds ?

Il est très important de toujours maintenir une même distance entre ses pieds, entre le moment où l’on se relève de sonkyo jusqu’à la fin du combat. Si un pied se déplace dans une direction, l’autre pied doit rapidement se mettre en position en bougeant dans la même proportion. Si vous y parvenez, votre seme proviendra de vos hanches, ce qui en retour augmentera votre pouvoir de pression. Cela vous donnera donc plus d’assurance et vous serez capable d’attaquer vos adversaires quand ils sont déséquilibrés/déstabilisés, de frapper au début de leur technique quand ils perdent leur sang-froid ou d’éviter leurs coups, selon la situation.

Ce type de déplacement efficace vient en maintenant toujours l’espace idéal entre les pieds. En d’autres termes, prenez-vous une kamae dans une position parfaitement naturelle ? Ce n’est qu’à l’issue de nombreuses années passées à réfléchir à la position idéale de mes pieds que j’ai découvert mon uchi-ma (intervalle de frappe préféré).

Quand j’étais plus jeune, j’avais un intervalle plus important. Koshikawa Hidenosuke Sensei me réprimandait maintes et maintes fois, et il frappait souvent ma jambe afin de me faire raccourcir la distance entre mes pieds. Je trouvais cela très inconfortable et inadapté.

Je trouvais que je ne pouvais pas pourfendre et j’étais inquiet que mon kendo se délite. Heureusement, Koshikawa Sensei était toujours là, à proximité, et j’ai ainsi pu voir quel était le bon travail de déplacement des pieds. J’ai fait de mon mieux pour le reproduire, de même que sa posture.

En pratiquant le kihon, je m’efforçais de visualiser Koshikawa sensei et essayais de frapper le plus simplement possible, sans effort, comme lui. Si je me sentais gêné, même un tout petit peu, je réétudiais le placement de mes pieds ; je faisais même attention à la façon dont je marchais en-dehors du dojo. Je me suis assuré de marcher parfaitement droit, et j’examinais la semelle de mes chaussures à la recherche d’usures inégales. Si les talons étaient abîmés de façon régulière, c’était signe que je marchais correctement.

Finalement, j’ai été capable d’avoir un déplacement des pieds correct sans y penser, et dans l’ensemble mes mouvements de kendo s’en sont de ce fait trouvés améliorés. Sans mouvement inutile, kensen et déplacement des pieds avaient été assimilés, et j’étais devenu capable d’exercer le seme en conservant mon kensen dans le centre de mes adversaires tout en gardant les leurs en dehors du mien.

Quel que soit le contexte, la façon la plus rapide de s’améliorer est de rester humble.
J’ai été marqué par le spectacle d’un instructeur shihan tâchant d’apprendre le plus qu’il le pouvait d’un pratiquant plus jeune que lui qui passait son 8e dan avant lui. C’est ce genre de comportement que l’on doit démontrer si l’on veut réussir. On ne doit jamais perdre le désir d’apprendre des autres sans tenir compte de sa haute position ou de son statut (le shihan a finalement lui aussi obtenu son 8e dan).

En ce moment, j’ai souvent l’occasion de m’entraîner avec des gens qui travaillent en entreprise. J’ai plaisir à les entendre raconter comment le kendo les a aidés dans la vie de tous les jours, par la considération des autres et la capacité de persévérer. Les obligations professionnelles empêchent inévitablement les gens de s’entraîner autant qu’ils le souhaiteraient. J’explique alors à mes élèves que la qualité de chaque session d’entraînement est la seule façon de compenser leur faible nombre. Si vous arrivez en avance, employez ce temps à faire les kata de kendo, pratiquez toujours le kihon, et, même si vous vous entraînez avec les mêmes personnes jour après jour, essayez de faire en sorte que chaque rencontre soit spéciale et nouvelle dans votre esprit. En agissant ainsi, les gens trouvent qu’ils sont plus accomplis lors des passages de grade. Si vous négligez votre entraînement au kihon, vos chances de succès s’en trouveront grandement diminuées.

Si vous ne faites pas shiai-geiko, veillez à toujours pratiquer kirikaishi et kakari-geiko !

Si vous éprouvez un sentiment de baisse, la meilleure façon de s’en sortir est de s’entraîner dur aux kihon, kirikaeshi, uchikomi et kakari-geiko. A l’époque où j’étais 6e dan et m’entraînais dans la police, je connus une période pendant laquelle, quoi que je fisse, je perdais tous mes combats. Koshikawa Sensei avait déjà vu ce qui m’arrivait et attendait que je vienne à lui. Après un mois d’angoisse, je suis finalement allé le consulter.
« Ah. Enfin tu es venu. »
« Sensei, je veux arrêter un moment… »
« Et pourquoi ça ? »
« Parce que je ne cesse de perdre mes combats et ne sais pas ce que je dois faire. Si j‘arrête pendant un mois, peut-être serai-je ensuite capable de voir les choses sous un autre angle. »
« Tu peux t’abstenir de faire du shiai pour un temps, mais veille à pratiquer kihon, kirikaeshi et kakari-geiko.”

Il ne m’a rien dit de plus. Alors je fis exactement ce qu’il m’avait conseillé. Quand tout le monde faisait ji-geiko après le kihon, je prenais place dans la file d’attente pour faire kakari-geiko avec le sensei. Un mois plus tard, j’ai soudainement senti le besoin de combattre. Sensei a donné son accord ; j’étais dès lors capable de combattre mon adversaire de manière positive, avec un esprit clair.

J’ai alors compris que j’étais trop obsédé par l’idée de perdre ou de gagner, ce qui limitait mes perceptions, causant une confusion tant mentale que physique. Grâce à la perspicacité de Koshikawa Sensei, j’ai réussi à me tirer de ce mauvais pas. J’étais éveillé à l’importance du kihon et réalisais que le kendo est quelque chose que l’on apprend avec son corps, pas avec son cerveau. Mais l’on se doit d’avoir un bon état d’esprit, et d’être reconnaissant envers ses partenaires pour l’aide apportée. Si tout ce que vous voulez faire est vaincre ou passer un examen, votre esprit s’en trouvera obscurci, et vous serez finalement incapable de démontrer la véritable étendue vos capacités le jour venu.

Il est difficile de voir son avancée réelle en kendo, c’est pourquoi c’est une quête de toute une vie. Aussi longtemps que je pourrai tenir un shinai, je continuerai à m’entraîner pour maîtriser le kihon.