Paroles de Hanshi – Les trois ki

Traduction française par Agnès Lamon.

Kendo World tient à remercier Okushima Sensei et Kendo Jidai Magazine pour leur avoir permis de traduire et diffuser cet article. Article original in Kendo World 4.3 – Décembre 2008.

Okushima Yoshio est né le 3 janvier 1937. Diplômé de l’Université de Hiroshima, il rejoint les services de la Préfecture de Police de Kyoto en 1955 où il étudie sous la direction de Tanaka Kazuichi. Sihan au sein de la section de kendo de la Police de Kyoto, il prend sa retraite en 1996. Okushima Hanshi a pris part à tous les plus grands tournois nationaux.
Membre du Comité Directeur de l’AJKF et de la Fédération de Kendo de Kyoto, Okushima Hanshi est également Shihan de la Toray Shiga et de l’Université de Tokyo.

Lors d’un passage de grade, la dernière frappe est décisive.
Je suis intimement persuadé qu’en kendo une frappe est faite de trois types de ki. Le premier est le ki (基) de kihon (la base, le fondement), qui se rapporte à votre kamae, vos déplacements, et les mouvements tels que les suburi. Cela comprend également vos objectifs et votre état d’esprit dans l’entraînement de kendo.

Le second ki concerne les opportunités de frappe (機). Peu importe combien votre kamae peut paraître fort, si vous lancez des attaques de façon inconsidérée ou faites des frappes quand il n’y a pas de véritable opportunité, alors il n’y aura jamais de frappe valide.

Le troisième ki (気) est quant à lui en rapport avec votre énergie. Cela ne se réduit pas à un phénomène de kiai sonore et à des vocalisations fortes, mais se rapporte à l’explosion de votre propre énergie intérieure. Quand vous voyez une opportunité vous devez être en mesure de « fuser » immédiatement pour trancher sans hésitation.

Je ne considère pas une frappe valide s’il manque l’un de ces trois Ki dans l’attaque.
Le niveau de tout kendoka peut se juger à la vue d’une seule frappe et au fait que ces éléments soient ou pas présents.

Lors d’un passage de grade, dans un premier temps vous vous relevez de sonkyo et présentez une garde forte, offensive. Mais si vous faites ensuite une attaque inefficace, le jury sera déçu et pensera « Pourquoi a-t-il attaqué à ce moment-là ? » De même, si le kenshi ne profite pas d’une ouverture claire, le jury va penser « Pourquoi ne prend-t-il pas l’initiative? C’était une opportunité parfaite! Mais à quel genre d’entraînement inutile de kendo s’adonne-t-il ? » Si ces éléments de base manquent, alors il n’y a que peu d’espoir de voir ses efforts couronnés de succès. Il est d’une importance capitale d’être en mesure de reconnaître et de profiter de l’opportunité quand on l’a devant soi. C’est la rencontre des deux ki : celui dit « des fondamentaux » et celui de « l’opportunité ». Si vous faites une attaque qui rate son but mais qui est correcte dans la mesure où construction, timing, sincérité et opportunité sont là, le jury pensera « Il se peut qu’il ait raté sa frappe mais il sait ce qu’il est sensé faire ». Alors il attendra avec impatience que lui soit donné l’occasion de voir une attaque supplémentaire.

En tant que membre de jury d’examen, j’ai tendance à davantage considérer le dernier coup donné plutôt que le premier. Lors des passages de grade, le temps imparti au match est maintenant strictement respecté, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Auparavant, c’est le jury qui donnait le signal de fin de combat, quand il estimait en avoir vu assez. Cette façon de faire était à l’avantage des candidats. En effet, quand le jury sentait que le candidat était sur le point de faire une frappe, il avait tendance à attendre pour voir ce qui allait se produire. Si c’était une attaque valide, le match prenait fin et le candidat ressentait une satisfaction qui se prolongeait jusqu’à l’épreuve suivante. Cela servait à créer une sorte de lien entre examinateurs et examinés.

Voir l’amorce du mouvement et le trancher d’un coup fluide
Je pense qu’il est facile de relever les lacunes de son propre niveau de kihon lorsque l’on se trouve dans la position d’enseignant. Pratiquez-vous réellement le kihon de la même façon que vous-même l’enseignez aux enfants ? Connaissez-vous bien ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire? Connaître le kihon, c’est savoir quels sont ces éléments en théorie et en pratique. Etes-vous suffisamment discipliné pour éviter de faire ce que vous savez pertinemment ne pas devoir faire ? En d’autres termes, la compréhension du kihon fournit un modèle d’imitation. Les aspects tels que ma-ai et timing peuvent varier d’une personne à l’autre, mais le kihon est un fondement commun à tout.

La première opportunité de frappe est l’okuri, c’est-à-dire l’instant précis où se manifeste, chez l’adversaire, l’intention de frapper. Si l’on échoue à saisir le moment de l’okori, alors le but de l’engagement (seme-ai) est perdu. On doit saisir l’okori de son adversaire de la même façon que la lune illumine la pièce au moment où l’on ouvre les volets. Comment exercer une pression sur son adversaire afin qu’il attaque de façon à ce que l’on puisse saisir son okori ? Cette technique, au demeurant assez simple, ne peut se développer qu’à travers un entraînement sérieux.

Dans mes jeunes années, j’estimais que j’avais passé ma chance si je voyais bouger le front de mon adversaire. Petit à petit, j’ai compris que si tel était effectivement le cas face à de jeunes adversaires (allant jusqu’au 5ème dan), cela ne s’appliquait pas à quelqu’un d’un niveau très avancé chez qui on ne voit pas bouger la tête. On doit interpréter l’okori comme une réaction à l’insistance de la pression mentale exercée sur l’adversaire. Si l’on perçoit l’okuri au ‘n’ de la frappe ‘men’, c’est qu’il est trop tard. On doit le percevoir au stade du ‘me’. Frapper men ou kote quand l’adversaire en est à “me”, c’est attaquer son okori. Mais le meilleur moment où viser l’okuri, c’est quand on saisit l’instant où il pense faire une attaque, quand l’idée ne s’est pas encore traduite en mouvement physique. C’est là le niveau ultime. Bien sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est ce que l’on doit ambitionner dans son entraînement. Si, dans l’entraînement, on prend pour but cet okuri ‘mental’, rapidité et force s’en trouveront bien entendu augmentées. C’est ce qui fait la saveur du kendo.

Si vous ratez men et ne vocalisez pas votre attaque, c’est que, dès le début, vous n’étiez pas préparé à lancer une attaque. Je dis souvent aux élèves : « soyez toujours sincères dans votre frappe ». Si vous êtes sincères dans votre attaque, les shikai (les quatre faiblesses de l’esprit: surprise, peur, doute et hésitation) disparaîtront. C’est ainsi que le kendo peut être adapté dans la vie de tous les jours. Si vous lancez une attaque pour ensuite plonger la tête et esquiver, cela démontre un manque de confiance dans vos actions ou votre technique. Frapper avec un mouvement fluide (hito-byōshi) avec conviction et maîtrise est ce qui est requis lors d’un passage de grade.

Le troisième ki (気 – force mentale) peut être travaillé par le biais des kirikaeshi et kakari-geiko. De nos jours, bien des gens font kakari-geiko et uchikomi-geiko de la même façon, comme s’il s’agissait d’une même chose. Ce sont pourtant deux choses différentes. En uchikomi, le motodachi agit de façon indépendante ; mais dans le cadre du kakari-geiko, c’est l’attaquant qui agit. Il est important de saisir cette différence lors de l’entraînement. Quand on fait kakari-geiko, il est plus profitable d’attaquer quelqu’un d’un niveau bien plus élevé que le sien. C’est alors seulement que le motodachi sera en mesure de voir quels sont vos avantages et faiblesses et réagira de façon à vous aider à progresser. Sans cela, on ne peut pas véritablement parler de kakari-geiko. Ce genre d’interaction harmonieuse est importante dans le cadre de la progression personnelle ; c’est pourquoi la relation maître-élève est d’une grande importance et ne doit pas être considérée comme acquise. Kakari-geiko favorise le renforcement physique, le développement des capacités respiratoires et octroie une grande vivacité d’esprit. De la même manière qu’on pétrit une pâte ou laboure les champs, le kakari-geiko façonne votre substance kendo. Quand un enfant est grondé par ses parents, il se met à pleurer et ira les voir en quête d’affection. C’est de cette façon que devrait se dérouler un vrai kakari-geiko. C’est en mettant l’accent sur ce genre d’entraînement que l’on peut développer son potentiel.

Décider de passer un grade sur la seule considération du fait qu’il se soit passé assez de temps depuis l’obtention du dernier grade est un mauvais calcul. Seuls ceux qui ont fait assez de chemin devraient avoir le droit de passer cet examen. Pour faire un bon passage de grade, il n’y a rien de tel que le keiko. C’est une chose que tout kendoka devrait attentivement prendre en compte.