Paroles de Hanshi – « Quand vous vous entraînez, conservez toujours à l’esprit les “principes du sabre” »

Oka Kenjiro (8-dan hanshi)Traduction française : Agnès Lamon. Traduction de l’article “shinsa-in no me”, tiré du Kendo Jidai Magazine de mai 2002
Article original in Kendo World 4.1 – 2007.

Oka Kenjiro est né à Tokyo en 1927. Il commence le kendo en 1939 sous la direction, entre autres, d’Aoki Hideo et Morita Tsunejirô. 2 ans plus tard, il devient élève à la prestigieuse Kôdô Gikai, puis à l’Ecole Normale Supérieure de Tokyo en 1945. Après la guerre, il devient professeur dans le secondaire. Tout au long de sa carrière, il fut tour à tour second en charge de la All Japan Physical Education Kendo Section, professeur à l’académie de police, professeur puis président de l’International Budo University. Il sortit vainqueur du 4e Meijimura Kendo Tournament pour les 8e dan, et travailla pour la All Japan Kendo Federation. Oka sensei nous a quitté en 2006, et Kendo World tenait à remercier Madame Oka pour la permission de publer cet article. Nous remercions également le Kendo Jidai Magazine de nous avoir autorisé à traduire cet article.

Etudier avec le bon état d’esprit

Beaucoup de maîtres de kendo ont déjà apporté leur contribution dans ces colonnes, donnant des conseils basés sur leur expérience personnelle. Je voudrais parler moins de ma propre philosophie du kendo que profiter de l’occasion qui m’est ici donnée de présenter les enseignements de mes instructeurs, gens d’une autre génération.

J’ai commencé à pratiquer le kendo avec Yuasa Tesutaro, en 1939, à mon entrée au collège. En 1942, Aoki Hideo, pensionnaire au Kodo Gikai, vint nous faire les cours en tant que professeur contractuel. Les katate tsuki d’Aoki Sensei étaient incroyablement puissants. Même avec une seule main, il pouvait nous éjecter du parquet, jusque dans les lambris. Je lui ai un jour demandé comment il était capable de générer autant de puissance dans son tsuki. Il me répondit : « Si l’adversaire s’avance, ça ne marchera pas. Au contraire, c’est quand il pense à faire un mouvement de retraite, c’est à ce moment-là que je lance mon attaque. »

Aoki sensei semblait m’avoir pris en affection; il m’invita à rejoindre le Kodo Gikai. J’ai accepté cette invitation et allais m’entraîner là-bas après les séances d’entraînement à l’école. Aoki sensei a été incorporé dans l’armée 18 mois plus tard, et c’est Morita Tsunejiro Sensei qui nous a été envoyé pour le remplacer. J’ai eu la chance de pouvoir passer beaucoup de temps avec Morita Sensei et ai souvent été reçu chez lui. Toutefois, nous ne parlions que très rarement de kendo. Le moment du keiko était le seul où il se permettait de parler du kendo. Il me semble qu’actuellement certains professeurs de kendo donnent en fait trop d’informations verbales à leurs élèves. D’ailleurs, en ces temps-là « keiko » était synonyme de kakari-geiko. Jamais on ne nous a enseigné de waza.

Aoki sensei et Morita sensei étaient très bons amis et j’ai entendu dire que Aoki Sensei était quelqu’un qui travaillait très dur. Au milieu de la nuit, quand tout le monde était endormi, il se rendait au dojo, suspendait une pièce au plafond avec une ficelle et s’entraînait à faire tsuki. Il devint si bon à cet exercice que certains l’appelèrent « tsuki-Aoki » ; j’ai eu la chance d’avoir rencontré ces deux maîtres: cela eut pour résultat de changer mon regard tout entier du kendo. Eux, ainsi que Tanijima Saburo sensei étaient connus comme « les trois oiseaux » du Kodo Gikai ; ils étaient très célèbres et grandement respectés pour la qualité de leur kendo.

Reidan jichi – ressentez-le et donnez-lui corps !

J’ai passé mon 7ème dan en 1967, à l’âge de 39 ans. J’ai commencé à travailler pour le High School Physical Education Federation (le Kotairen) en tant qu’assistant de Yuno Masamori sensei. Il se mettait dans des rages folles dès que quelqu’un lui posait une question. Son approche pédagogique consistait à encourager l’élève à résoudre ses problèmes tout seul plutôt que de demander une solution rapide. Quand il faisait l’aumône de ses conseils, ils étaient si profonds qu’il était souvent très difficile de comprendre sans avoir au préalable étudié les textes classiques du bouddhisme ! Cependant, j’ai toutefois retenu 5 points de son enseignement:
1. Ne jamais faire retraite en kendo
2. Ne pas frapper sans discernement ! Un katana n’est pas quelque chose avec lequel on frappe de façon inconsidérée, bon gré mal gré.
3. Quand vous frappez, faites-le d’un seul mouvement
4. Etudiez l’importance du shinogi sur le côté ura du shinai.
5. Plutôt que de seulement penser à respirer, tâcher d’expirer trois fois plus.

Par mon travail au Kotairen j’ai eu à de nombreuses reprises l’occasion de partir sur les routes avec Yuno sensei. Deux ou trois fois par an, nous faisions ensemble une tournée nationale pour observer ce qui se passait dans les compétitions, enseigner lors des stages, etc. Mon rôle consistait toujours à faire la démonstration de ce qu’il enseignait, ce qui fait que j’étais constamment sous pression, devant toujours faire très attention à tout ce qu’il pouvait dire. Les huit années passées à sillonner le pays avec lui après avoir passé mon 7ème dan se sont par la suite révélées extrêmement bénéfique dans ma carrière de kendo.

Frapper de façon indistincte ” signifie qu’il y a de fortes chances de se retrouver soi-même touché. Cela m’a amené à élaborer de nombreuses façons de faire pour ne pas être touché. On ne me l’a jamais enseigné directement, mais j’ai fini par réaliser que si je bougeais mon pouce gauche vers le nombril de mon adversaire, aussitôt qu’il initiait une attaque, je le frappais à la gorge. Si je bougeais mon shinai vers le haut, en faisant cela, j’étais en mesure d’exécuter suriage-waza; et uchidachi-waza si j’inclinais mon shinai vers le bas. En ce temps-là, la plupart des combattant attaquant en droite ligne, il était donc relativement aisé de maîtriser suriage-waza.

Grâce à cette collaboration avec Yuno Sensei, j’ai aussi pu faire la connaissance de nombreux maîtres célèbres. Chaque fois que Matsumoto Toshio posait les yeux sur moi, il me faisait prendre kamae et corrigeait mon te no uchi. Tamari Yoshiaki Sensei m’a dit d’“appliquer le seme au centre !” “Reconnaître quelles sont les véritables opportunités de frappe !”. Quand j’ai fait un passage de 8ème dan préliminaire, il m’a conseillé de ne pas faire de nidan-waza. “Oka! Tu ne pourrais jamais faire nidan-waza, si tu avais un vrai katana.” C’est lui qui m’a poussé à pratiquer un kendo en accord avec les “principes du sabre.”

Takana Magojiro Sensei m’a enseigné l’importance d’ “employer un shinaï léger comme s’il était lourd, et un shinaï lourd comme s’il était léger.” La tsuba de son shinaï était très petite. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu “Si tu as un bon te no uchi, tu n’as pas besoin de tsuba. Tu ne dois pas travailler les waza pour t’adapter aux outils dont tu te sers, mais les apprendre en développant ta dextérité.” Quand je m’entraînais avec lui, son shinaï était toujours dardé sur moi comme un serpent, ce qui me stressait beaucoup. Mais cela m’a poussé à faire attention à mon te no uchi et comprendre comment l’employer de façon dévastatrice quand il était correctement maîtrisé.

Nakajima Gorozo Sensei a corrigé ma posture au relever du sonkyo. “Tu dois être prêt au combat quand tu te relèves”.

Ogawa Chutaro Sensei était passé maître dans l’art du degashira-men ou frappe du men au moment où son adversaire était sur le point de bouger. C’est de lui que j’appris que le kendo n’était pas qu’une question de vitesse.

Quand j’étais face à Horiguchi Kiyoshi Sensei, son kensen pointait rapidement au-dessus du côté ura (externe). Dès que tentais une attaque, il frappait mon kote. Il recherchait toujours comment le côté ura pourrait être employé de façon efficace.

Tous ces maîtres m’offrirent quelque chose de différent. J’ai été en mesure de développer mon kendo grâce aux connaissances qu’ils me transmirent, et, plus prosaïquement, en m’efforçant de les mettre en application.

Jiri sobo (oublier les principes et la technique) – le niveau suivant jiri-itchi (unification des principes et de la technique)

Le Kendo est une façon de cultiver le corps et l’esprit par un entraînement en accord avec les principes du sabre. A ce titre, vous devez être capable de démontrer une compréhension de ce concept quand vous tentez les passages de grade d’un haut niveau. A l’époque où les guerriers se battaient vraiment avec un sabre, ils ne lançaient que rarement la première attaque. En lieu et place, ils amenaient plutôt leurs adversaires à penser qu’ils avaient de bonnes chances d’attaquer, et c’est juste au moment où ces derniers s’apprêtaient à lancer leur attaque qu’ils la tuaient dans l’oeuf. C’est là le concept de sensen-no-sen.

Lors du passage de grade, vous disposez juste deux minutes (ou moins) pour démontrer votre niveau d’expertise en kendo. Pendant ce laps de temps, comment faites-vous pour forcer votre adversaire à attaquer? Comment faites-vous pour le troubler ou le déstabiliser? Ce sont là des choses que vous devez garder en tête à chacun de vos entraînements. Si lors de vos entraînement vous considérez sincèrement tous vos combats comme un affrontement de vie et de mort, vous aurez naturellement à cœur de prendre le premier point. Pour y parvenir, il est crucial de s’entraîner avec un état d’esprit rigoureux, qui ne pardonne pas l’erreur.

Elégance et beauté de la technique sont des choses que l’on ne peut pas contrefaire. On ne peut y parvenir qu’au prix d’un continuel entraînement avec ces éléments en tête. En faisant ainsi, votre waza deviendra une seconde nature et un air de grâce se manifestera naturellement dans vos mouvements. Un vieil adage dit qu’il n’existe pas de waza qui puisse être expliquée. Autrement dit, pour être sincère, elle doit être faite inconsciemment, naturellement. C’est ce qu’on appelle Jiri-itchi, l’unification de la technique et de l’esprit; un but essentiel dans votre pratique. Cependant, pour faire l’acquisition de cette maîtrise utile à la société, vous devez dès lors oublier votre fixation de la technique et de l’esprit (jiri-sobo). C’est alors que cela devient naturel. C’est le niveau de maîtrise supérieur, celui auquel en tant que kendoka nous devons aspirer. C’est pour s’améliorer soi-même et améliorer la société.