Paroles de Hanshi – “Soyez fort et déterminé ; prenez toujours l’initiative”

Shimano Masahiro (8dan-Hanshi)

Traduction française par Agnès Lamon. Traduction de l’article “shinsa-in no me”, tiré du Kendo Jidai Magazine de mai 2002.
Article original in Kendo World 3.4 – 2007.

Né en 1939, Shimano Masahiro entre dans la Police d’Osaka à 19 ans. En 1960, il pratique le kendo sous la houlette de Koshigawa Hidenosuke (Hanshi) et avec d’autres fameux instructeurs. Shimano sensei a connu une glorieuse carrière sportive, participant avec succès à tous les plus prestigieux tournois de kendo du Japon. Il exerce maintenant plusieurs responsabilités aussi bien dans la Fédération de Kendo d’Osaka qu’au sein de la Fédération Japonaise de Kendo.


“Soyez fort et déterminé; prenez toujours l’initiative”

1. Une bonne garde

On a l’habitude d’expliquer kamae comme une position prise par rapport à son adversaire quand on tient un shinai. Cependant, quand je parle de kamae, j’inclus aussi des éléments tels que l’étiquette et l’apparence. Autrement dit, l’apparence physique (mi-gamae) et les dispositions mentales (kokoro-gamae). Lors des passages de grade, j’ai remarqué que de façon générale les candidats qui exécutent le rei initial à 9 pas l’un de l’autre – taitô – s’avancent – et ensuite s’accroupissent en sonkyô, dans une séquence fluide et impeccable sont également ceux qui effectuent font une bonne prestation dans les matches qui s’ensuivent.

Nombreux sont les gens qui le font sans y penser lors de leur entraînement quotidien, mais dès que cela survient dans le cadre des passages de grade, ils sont si nerveux que chaque mouvement devient crispé et perd de son naturel. Je suis moi-même passé par là et compatis. Cette séquence est toutefois très importante en kendo et l’on ne pourra pas dissimuler au jury le fait qu’elle soit bancale. Vos mouvements et sentiments doivent être en harmonie avec ceux de votre adversaire; ils doivent apparaître gracieux et aisément exécutés. Exercez-vous bien à ce faire.

En ce qui concerne la posture, je conserve un net souvenir de l’exemple magistral donné par Saitô Masatoshi Sensei. Il était petit et massif, avec un dos droit comme un « i ». Il avait un air de grâce et d’élégance, et quand il relevait son shinai, il semblait totalement invincible. Je pense que le physique naturel et la posture sont des éléments importants de kamae. Il semblait parfait, quel que soit l’endroit duquel on le voyait. Il était assez vieux pour être mon grand-père, et pourtant, quand je m’entraînais avec lui, tout ce que je pouvais faire était l’attaquer, car sa technique de kendo était supérieure à la mienne et il était impossible de l’imiter. Tout se terminait toujours en uchikomi-geiko ou kakari-geiko, choses qui forment la base du kendo.

A la Police d’Osaka, nos instructeurs conduisaient généralement les entraînements de cette façon. Ils nous encourageaient à faire attaques sur attaques. Ainsi développions-nous notre technique. Ils nous poussaient aussi à frapper à partir de distances différentes, ce qui fait que nous apprenions à bien exploiter nos jambes. Quand je suis entré dans la police, une génération entière manquait à cause du bannissement du kendo survenu dans l’immédiat après-guerre. Mes aînés étaient considérablement plus âgés et la plupart d’entre eux était 7ème dan. A cette époque-là, j’étais 4ème dan, ce qui fait que plutôt que de faire figure d’aînés, ils étaient plutôt des sensei pour moi. En effet, le rang de 7ème dan n’était alors pas aussi répandu qu’à présent.

Quand on pratique le kihon, il est normal de s’entraîner avec des gens d’un même niveau, mais l’écart entre nous et nos seniors était considérable. J’étais angoissé à l’idée de m’entraîner avec eux. Même s’ils me faisaient une ouverture pour faire une attaque, j’étais généralement si tendu que j’échouais à faire de bonnes frappes.

A cette époque, les instructeurs ne parlaient pas beaucoup. Tout au plus donnaient-ils un ou deux conseils et c’était tout. Apprendre par l’expérience concrète était alors considéré comme plus important que de le faire par les mots. En japonais, on dit « hyakuren jitoku”, ce qui veut dire qu’on ne peut maîtriser quelque chose qu’en le faisant une centaine de fois. Toutefois, quand il nous arrivait de recevoir un conseil, il avait toujours un effet considérable.

Je devais avoir une vingtaine d’années quand, un jour, l’un de mes instructeurs m’a conseillé d’abaisser mon kensen et d’imaginer que je perçais la poitrine de mon adversaire. Mon kensen était toujours relativement haut, et, bien que mes résultats en combat aient été plutôt bons, mon kendo n’était pas équilibré. Je n’étais pas conscient de ce problème jusqu’à ce qu’on me le fasse remarquer. J’ai commencé à prêter plus d’attention à l’emplacement de ma main gauche, la distance entre mes pieds, et mon metsuke (regard). J’étais particulièrement préoccupé par l’emploi de ma main droite et mon tenouchi. Il est dit que la main droite n’a qu’un rôle secondaire, mais si l’on n’applique pas assez de force au moment de l’impact, la frappe n’aura pas de sae (fermeté). Inversement, si l’on est trop conscient de devoir resserrer la main au moment de l’impact, souvent on le fera avant que se fasse le contact avec la cible, et l’on aura une tendance à se déporter sur la gauche au moment où l’on poursuit au-delà de son adversaire.

Faire claquer le pied gauche après avoir effectué une frappe permettra le maintien de l’équilibre. C’est un concept relativement simple, mais il est difficile de penser aux actions de sa main droite et de son pied gauche au même moment. L’idéal est d’appliquer une même force dans les mains droite et gauche, et de tenir le shinai de façon serrée, juste assez pour qu’il ne s’échappe pas des mains au moment de l’impact.

Les candidats aux plus hauts grades en kendo sont souvent contraints de s’entraîner et d’enseigner en même temps ; ils ne reçoivent guère de conseils pour eux-mêmes faire des progrès. Il est toutefois possible d’y remédier en examinant son propre kamae dans le reflet d’un miroir. On doit faire preuve d’initiative et trouver des moyens d’évaluer ses propres forces et faiblesses.


2. Un entraînement ciblé

On dit que le fait de porter le premier coup surpasse les mille suivants. Vous devez toujours vous efforcer de remporter le premier point. Même si l’attaque semble incongrue, n’arrêtez pas, ne baissez pas votre garde. Persistez jusqu’à ce que vous soyiez capable de faire ce premier point décisif. N’oubliez pas cet état d’esprit. Il est en relation avec votre approche du keiko. Dans un keiko idéal, les deux partenaires maintiennent une intensité mutuelle dans leurs efforts pour marquer le premier point, et travaillent pour maintenir la tension de l’antagonisme. Si l’un d’eux attaque le premier et casse ce lien, alors la seconde personne fait de même et le keiko ne sera alors bénéfique à personne.

Il en va de même dans la façon de pratiquer le kihon. Afin de bénéficier au maximum de l’entraînement, le motodachi se doit de maintenir la pression. Quand vous recevez un coup, conservez la connexion. Quand vous bloquez, faites suivre immédiatement par une technique de contre et veillez à forcer votre partenaire à rester vigilant. Maintenir ce type de concentration en keiko n’est pas chose facile, mais l’attitude du motodachi a un effet profond sur l’esprit du partenaire et sur sa façon de pratiquer. Si la pression appliquée pendant l’entraînement est implacable, alors la session sera plus concentrée et vice-versa.

Le keiko est habituellement une affaire de courte durée. On dit que, dans chacune de ses sessions Nakayama Hakudô Sensei, le célèbre kenshi d’avant-guerre, s’affrontait à deux reprises avec chacun de ses élèves. Ses élèves attaquaient à fond et se fatiguaient très vite, raison pour laquelle ils allaient ensuite solliciter Sensei une fois de plus.

C’est le keiko le plus éprouvant qui a les meilleurs résultats. Les kendoka qui convoitent le 8ème dan sont déjà instructeurs, et de ce fait n’ont pas souvent l’occasion de s’engager dans un « kendo offensif » contre un adversaire plus fort. Cependant, si vous participez juste à un keiko de façon passive (c’est-à-dire en recevant seulement), ce sera à la longue de peu de bénéfice pour vous. Pour y remédier, vous pouvez y mettre plus d’énergie et vous concentrer sur la façon dont vous-même vous comportez en tant que motodachi.

Pour le passage de grade des 8ème dan, la durée du match est fixée à deux minutes ; elle est de quatre-vingt-dix secondes pour les 7ème dan. C’est peu pour démontrer ce que l’on vaut réellement. Si l’attaque que vous portez se révèle infructueuse, vous devez sans désemparer continuer à harceler votre adversaire. Si vous vous approchez trop, faites tai-atari et essayez de forcer une ouverture. Assurez-vous, quoiqu’il arrive, de maintenir la connexion ainsi que votre résolution. Ce n’est qu’en vous entraînant de cette façon que vous y parviendrez le jour de l’examen.

Un an avant de passer mon 8ème dan, je me suis astreint à un régime de keiko très intense. A cette époque, j’étais instructeur pour la police, mais la façon dont je m’entraînais n’était pas différente de celle des membres plus jeunes. Personne ne pouvait dire qui était le motodachi dans la mesure où je ne faisais qu’attaquer. Dans les passages de grade, la seule façon de dominer ses nerfs et l’emporter sur des adversaires coriaces est de s’entraîner à tel point que l’on passe en mode « pilote automatique » avec des techniques et une condition physique à leur maximum.

Alors qu’approchait la date de l’examen, je devenais nerveux. Le jour « J » cependant, j’ai donné à mon plein potentiel. En fait, on m’a même fait des remontrances pour avoir frappé trop fort mon adversaire ! Certes, il est très important de s’entraîner et de développer “tame” (présence physique et spirituelle), mais il est aussi très important de développer un réservoir d’énergie pour alimenter l’explosion lors de l’attaque. Si vous ne l’avez pas, vous ne serez pas en mesure d’attaquer. Ne soyez pas effrayé à l’idée d’être frappé, et entraînez-vous à faire des attaques sincères. De même, assurez-vous de frapper conformément à ce qu’est le vrai kihon.

Je ne dis pas que c’est la seule façon de se préparer, mais force est de reconnaître que la condition physique baisse avec l’âge. Au Japon, les candidats sont regroupés en fonction de leur âge ; ainsi, si vous pouvez vous maintenir à un niveau au-dessus du reste pour ce qui est de votre condition physique, cela vous donnera un énorme avantage.

3. Sutemi, les attaques engagées sans peur

“Shimano-san, essaie de t’entraîner sans tant frapper. C’est beaucoup plus difficile que tu ne le penses… » J’ai reçu ce conseil lors d’un stage intensif pour haut gradés. Je me demandais ce que voulait dire le sensei par « ne pas frapper ». Attaquer est certes toujours important, mais ce conseil m’avait été adressé pour une raison spécifique. Cela ne signifiait en aucune façon que je devais m’autoriser à être frappé. Après de nombreux tâtonnements, j’ai finalement réalisé que je pouvais contrôler mes adversaires sans frapper ni être frappé en m’adaptant à différents types de seme et en raccourcissant les distances. J’ai essayé de ce faire, mais c’était vraiment difficile. Mon corps bougeait instinctivement, et je ne pouvais pas m’empêcher de frapper en debana ou kaeshi-waza.

Au sujet du contrôle de son adversaire, on parle du précieux enseignement du « san-sappô ». Cela veut dire « tuer » le sabre de votre adversaire, son waza et son ki. « Tuer » le sabre fait allusion à l’action de supprimer ou heurter (harai) le shinai de son adversaire en lui empêchant toute liberté de mouvement du kensen . Tuer la technique veut dire conserver la pression vers l’avant et ne pas donner à son adversaire le temps de préparer son action ou faire une attaque effective. Tuer son ki signifie le submerger de votre propre ki pour le décourager et l’empêcher de prendre l’initiative.

J’ai continué à m’entraîner dans cette méthode du “non frapper” et en ai incontestablement appris beaucoup sur l’importance du ma-ai. Bien sûr, l’explication standard du ma-ai se résume à la distance dans l’espace entre vous et votre adversaire. Cependant, il existe aussi une distance temporelle, de même qu’une distance mentale. Elles aussi se rangent dans la catégorie du ma-ai. Il existe une frange ténue sur laquelle on peut grignoter sur le [/FONT][/SIZE]ma-ai préféré de son adversaire sans qu’il s’en rende compte. Il existe en kendo un adage plutôt abscons sur le ma-ai : « maintiens une distance qui est proche pour toi mais distante pour ton adversaire. » C’est un axiome important. Votre distance idéale de frappe (uchi-ma) dépend largement de vos capacités physiques. Uchi-ma étant la distance dans laquelle on est aisément capable de sans danger frapper son adversaire, il incombe à chacun de découvrir et de maîtriser l’intervalle le plus approprié.

La dextérité physique baissant avec l’âge, votre uchi-ma se rapprochera naturellement d’autant. Mon conseil serait de toutefois consciencieusement appliquer seme depuis tô-ma (c-à-d. un peu plus loin que de coutume) aussi longtemps que vous le pouvez pendant que vous vous déplacez dans l’uchi-ma. Quand j’étais plus jeune, l’un des instructeurs de la police m’avait conseillé de « fermer un petit peu l’espace». Cela pouvait avoir bon nombre de significations et je n’étais pas sûr de ce qu’il me demandait : de combattre à partir de issoku ittô-no-ma ou au contraire d’établir mon uchi-ma. Cela m’a pris un bon bout de temps pour comprendre qu’il s’agissait de cette dernière option. En keiko, reposer sur ses seules rapidité et force physique a ses limites. J’ai progressivement réalisé que le sensei me disait de ne pas tout miser sur ma force, mais plutôt d’aller au-delà et d’aborder un niveau de compréhension plus élevé du kendo et des principes essentiels (riai) induits par le contrôle du ma-ai.
Pour revenir à l’idée du keiko “sans frapper”, la tendance à vouloir frapper son adversaire sans être soi-même frappé est un instinct humain naturel. Il est cependant possible, par l’entraînement, de développer un état d’esprit où l’on n’est pas effrayé à la perspective d’être frappé. Ce fameux état d’esprit est lié au shin-ki-ryoku-itchi.

Shin= savoir -> clarté -> mushin
Ki= effort -> s’installer/régler -> pur
Ryoku= forme -> technique -> voie

Quand une toupie tourne, elle a l’air d’être parfaitement immobile ; mais si vous lui jetez du sable dessus, les grains sont immédiatement projetés dans toutes les directions. De même, quand vous pouvez parfaire votre ki au point qu’il ne laisse pas d’énergie superflue rejaillir au-dehors, vous devenez et semblez posé. Votre force concentrée est capable de percer vos adversaires et de les submerger.
Cette progression naturelle de la force de votre kendo est la conséquence de l’entraînement qui trempe votre corps et votre esprit au fil des années.
Mushin est le plus haut niveau de shin (l’esprit); autrement dit, atteindre cet état d’esprit signifie que vous ne craignez plus d’être frappé. Dans le Shintô Munen-Ryû, il y a un adage « La lame suit les mains, les mains suivent les lois ( : enseignements divins) ; les lois suivent la volonté des dieux. » C’est un idéal traditionnel concernant les lois naturelles de l’univers. L’illustration de ces lois se retrouve dans l’image des flots d’une rivière qui se heurtent à des rochers sans s’arrêter ou stagner. Cela se fait naturellement, et de façon similaire, votre kendo doit être aussi naturel et en accord avec les principes fondamentaux. Pour appliquer cette idée lors des examens, vous devez totalement vous engager dans vos frappes quand vous attaquez, sans vous soucier d’être vous-même frappé. On appelle cela sutemi. Les pensées d’évitement des coups nuisent à votre kendo et le dénaturent. Vous devez toujours essayer de vous débarrasser des quatre faiblesses en kendo, kyô-ku-gi-waku (surprise, peur, doute, confusion) afin de faire une véritable frappe sutemi. C’est une chose à laquelle je travaille continuellement. Bien sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est cela qui fait que le kendo est quelque chose d’aussi fascinant et riche de sens tout au long de la vie.

Notes :
1_ Le Dictionnaire japonais-anglais du kendo de l’AJKF définit “tame” de la façon suivante. « Quand, en réponse de l’attaque de l’adversaire ou lorsque l’on effectue une technique, le fait d’être à la fois mentalement et physiquement calme, et de maintenir un état d’esprit serein en dépit du stress de la situation ». (P. 101)

2_ Quand quelqu’un perçoit intuitivement un signal de son adversaire, les trois éléments que sont l’esprit (shin), le ki, et le corps (ryoku) se traduisent instantanément en une technique (se reporter au Dictionnaire japonais-anglais du kendo de l’AJKF, p 89)