Paroles de Hanshi – “Vous devez avoir la ferme résolution de pratiquer un bon kendo”

Okuzono Kuniyoshi (9-dan hanshi)
Traduction française Agnès Lamon. Kendo World tient à remercier Kendo Jidai Magazine (Février 2002).
Article original in Kendo World 3.1 – 2004.

Okuzono Kuniyoshi est né à Kagoshima en 1925. Après avoir reçu son diplôme universitaire, il entre dans la police d’Osaka en 1939, devient instructeur de police en 1972 et professeur de kendo à l’Académie de Police en 1978. Il a pris part aux plus prestigieux tournois du Japon, notamment les Championnats du Japon, et a remporté la 13ème édition du Meijimura Tournament dédié aux seuls 8ème dan. Okuzono Kuniyoshi a maintenant pris sa retraite de la police mais participe toujours activement à la promotion du kendo, aussi bien au Japon qu’à l’étranger.

1. Partir à l’entraînement déterminé à transpirer.

Jusqu’à une date récente, je trouvais que le résultat des passages de grade se décidait d’après l’expérience personnelle du jury. Toutefois, avec la récente publication faite par l’AJKF des directives à l’attention des examinateurs et candidats, ce processus est devenu bien plus objectif pour les deux partis en présence.

Selon ces directives, les 6ème, 7ème et 8ème dan doivent comprendre ce qu’est le riai (la signification profonde) du kendo, et avant tout posséder fukaku (dignité) et hin’i (grâce) en plus des critères sur lesquels ils avaient été jugés pour l’obtention du 5ème dan. Ce qui veut dire que les kodansha (candidats haut gradés) doivent montrer des qualités dignes du grade qu’ils ont, qualités obtenues au gré d’un temps approprié d’étude et d’entraînement. En l’occurrence, selon moi, fukaku et hin’i sont ici la clef de tout.

Ces fameuses caractéristiques peuvent se voir à la façon dont se tient le candidat. Ainsi, quand je fais partie d’un jury, c’est la première chose à laquelle je prête attention. Je regarde aussi le kamae. Il est en effet facile de déterminer quel est le degré de compréhension du kendo de chacun par la seule observation du kamae. Cela englobe la prise en main du shinai, les déplacements, la posturze, etc. Le candidat doit être en mesure de se mouvoir aisément, tout en maintenant de façon correcte les éléments précédemment cités.

Bien sûr, on ne parvient pas aisément au fukaku et au hin’i.Cela demande des années d’entraînement acharnéavant que ces caractéristiques ne finissent par faire partie intégrante d’un individu. Si dans une session d’examen le candidat est pénétré de ces qualités, le jury le verra très clairement.Il est en effet facile de reconnaître qui fait semblant : les mouvements sont maladroits, et il n’y a aucune aura ou résonnance qui frappe le cœur.

Les personnes qui tentent les plus hauts grades du kendo possèdent déjà cela de toute évidence depuis longtemps, et comprennent de quoi je parle. Mais la seule compréhension n’est pas assez. Le pratiquant doit mettre en relation cette compréhension avec un entraînement acharné, où il doit se rendre avec la ferme intention de transpirer.Comprendre est une chose, mais c’est inutile à moins que le corps ne s’en souvienne.C’est seulement à l’issue d’une longue période d’un dur entraînement que l’on est en mesure de développer les qualités de fukaku et hin’i.

Quand j’étais dans la police d’Osaka, il y avait bon nombre d’instructeurs qui étaient vraiment très forts. Quand j’avais à les combattre, j’essayais de les attaquer de mon mieux, mais leur ki était toujours trop puissant et je me sentais alors comme si j’étais contrôlé. De leur côté, eux me mettaient la pression à fond et, avant que je m’en rende compte, je me retrouvais suant et soufflant, incapable de faire quoi que ce soit. La pression qu’ils étaient capables d’appliquer par le seul pouvoir de leur ki était due à des années d’un dur entraînement.

Je me suis interrogé sur cette incroyable énergie qui était la leur, et me demandais comment je pourrais moi aussi développer une même sorte de ki.La réponse que je trouvai était de prendre le plus gros de leur énergie de plein fouet et d’attaquer autant que possible, vaille que vaille. Cela s’est fait sur plusieurs rudes sessions et plus de sueur que je n’ose l’imaginer ;mais ça en valait la peine.

Ici, la chose importante est de “recevoir” le ki du maître.Etre capable de recevoir le ki de son professeur est un grand privilège, et c’est ce sentiment qui rend capable d’endurer les rudes sessions d’entraînement. Les grand maîtres tels que Mochida sensei _10ème dan_ s’entraînaient en employant jusqu’à la plus infime parcelle de ki dont ils disposaient, quel que soit l’adversaire qu’ils affrontaient. J’ai moi aussi essayé de faire de même et mettais tout ce que j’avais dans tout et chaque combat, même si c’était contre des plus jeunes. C’est cette ligne de conduite, à laquelle je me suis astreint, qui m’a rendu à même de développer mon ki.

Une autre chose que j’ai toujours gardée en tête, était d’arriver à développer mon tempérament par l’entraînement de façon à devenir un individu qui pourrait contribuer à la société dans son ensemble. C’est là le concept de base de l’étude du kendo, et ce type d’état d’esprit contribue aussi à entretenir un ki puissant. Si l’on essaie de développer une efficacité technique juste pour gagner des matches, le ki se flétrira.

Le sage chinois Mencius a enseigné que l’on doit toujours conserver sa résolution, ou volonté, et ne pas risquer son énergie de façon inconsidérée. Si l’on s’épuise inutilement, cela nous laissera physiquement décomposé et mentalement confus. C’est la même chose pour le kendo. On doit être résolu à faire un bon kendo et devenir à la fois un excellent kendoka et une excellente personne. A cette fin, on doit être décidé à passer des années à progressivement développer le pouvoir de son ki.

2. Ne frappe pas avec tes mains, frappe avec tes pieds ; ne frappe pas avec tes pieds, frappe avec tes hanches ; ne frappe pas avec tes hanches, frappe avec ton coeur.

La fois où j’ai échoué en tentant mon 7ème dan, un sensei m’a dit d’ « essayer de frapper aussi lourdement que possible avec un bokuto léger». Je me conformai à cet avis mais trouvai cela très difficile à réaliser. Je n’avais pas véritablement compris la substantifique moelle de la chose et pensais plutôt qu’il serait bien plus intéressant et bénéfique de lancer un lourd bokuto comme s’il était léger, et c’est donc précisément ce que je fis. Cependant, après six mois passés à m’entraîner avec un bokuto lourd, tout ce que je réussis à faire fut de me blesser l’épaule. Je décidai alors de reprendre avec un bokuto léger, mais je ne parvenais toujours pas à comprendre l’intérêt de frapper avec un bokuto léger comme s’il était lourd.

Une autre fois, j’ai entendu le fameux enseignement « Ne frappe pas avec tes mains … » J’ai commencé à y songer en faisant mes suburi quotidiens. J’ai alors commencé à réaliser que si je frappais avec le bokuto de mes seules mains, je le sentais léger. Cependant, je le sentais plus lourd quand je me concentrais et m’appliquais à frapper avec mes hanches. Au final je commençais à comprendre ce que cela voulait dire. Toutefois, s’il y avait dans mon cœur le moindre élément de confusion, peu importait combien j’essayais de me concentrer à frapper des hanches, le kensen se mettait à trembler, et je sentais mon bokuto redevenir léger. J’ai compris que frapper avec un bokuto léger comme s’il était lourd requérait un équilibre entre corps et esprit, et que c’était lié au concept de heijoshin (état d’esprit calme ou serein). Si l’on est capable de maintenir heijoshin, on sera en mesure de réagir en conséquence à tout ce qui pourrait survenir. Cela m’a enseigné l’importance du concept le plus fondamental du kendo, kokoro (le cœur, dans le sens d’ « esprit »). Bien sûr, il est facile de l’écrire, mais on doit faire plus que juste le comprendre ou le cantonner à un niveau intellectuel. Autrement dit, il est très important de faire tous les efforts possibles pour essayer et comprendre ces concepts par la maîtrise de la technique.

Un autre domaine dans lequel j’ai eu particulièrement du mal fut celui des kata de kendo. Je me rappelle la fois où un sensei m’a dit « Ozuko, quel que soit l’événement, saute sur toutes les occasions qui s’offrent à toi pour démontrer les kata devant la foule avec un sabre. » J’ai pris à cœur ce conseil et ai toujours recherché l’occasion de faire les kata devant les autres. Lors des tournois, les kata sont toujours faits avant que ne commence la compétition proprement dite. Inévitablement, l’arène est toujours bondée d’experts en kendo qui vous scrutent de leurs yeux inquisiteurs. Aucune faute n’est permise. Chaque mouvement doit être fait correctement, et c’était parce que je me jetais de moi-même dans cette rude épreuve que j’ai petit à petit été capable de comprendre l’essence du kata. J’ai ensuite été à même de l’appliquer dans mon entraînement quotidien.

Du temps où j’étais à l’Académie de police, je suis allé avec feu Onuma Hiroshi Hanshi visiter Sasamori Junzo sensei et m’entraîner dans la tradition de l’école Onoha itto-ryu. En participant à ces entraînements, je redécouvrais ce sentiment de « couper ou être coupé » qui est à la base du kendo. Oublier cela signifie s’éloigner du kendo. C’est du moins ce que je ressentis.

Il est flagrant de voir combien d’attention on a pu prêter aux kata de kendo, non seulement quand on effectue la partie kata lors des passages de grade, mais aussi dans la partie shiai. Les personnes qui ont beaucoup pratiqué les kata ont une façon de se tenir bien plus relâchée et naturelle. J’ai été membre de jury pour la partie kata de l’examen des 8ème dan. Les candidats aux plus hauts grades se doivent de démontrer un kata « vivant ». Tout est relié aux concepts de fukaku et hin’i. Exécuter les kata sans penser aux conséquences et à sa propre mortalité dans le « couper ou être coupé » revient à réaliser un « kata mort ».

L’excellence des mouvements et l’aspect technique sont certes importants, mais afin de rendre le kata « vivant » on a besoin de vigueur et de réalisme dans la confrontation, d’un contrôle effectif de la force, de sae ou netteté dans les coupes, de zanshin et d’une bonne technique respiratoire. Tous ces éléments doivent former un tout, en un parfait ensemble. Si tel est le cas, le kata prendra vie avec vigueur. C’est pourquoi il est important pour les plus hauts gradés de durement s’entraîner pour y parvenir.

Dans son livre Itto-ryu Gokui , Sasamori sensei a écrit « si l’on s’exerce à la fois dans l’entraînement normal (keiko) et en kata, on sera en mesure de poursuivre son chemin en ayant 70 ans voire 80 ans et au-delà avec des personnes plus jeunes ». « Le kata est comme le keiko, et le keiko est comme le kata ». Leçon importante que celle-ci.

3. Regarder aussi au-delà du kendo

Il y a eu ces dernières années une tendance bienvenue à l’accroissement du nombre de kenshi âgés passant des grades. Ce phénomène montre que le kendo est une recherche que l’on peut poursuivre toute sa vie durant. Vouloir continuer à s’entraîner correctement dans son vieil âge demande d’être en bonne santé. Si vous ne vous sentez pas bien, vous devez vous abstenir de vous entraîner. Quelques–uns diront que s’entraîner guérit les troubles mineurs, mais je voudrais mettre en garde contre cette approche. Se préoccuper de sa santé est aussi un aspect important de l’entraînement et, si vous ne vous sentez pas en forme, il y a toujours l’option du mitori-geiko, qui consiste à regarder comment s’entraînent les autres. Mochida sensei a dit un jour « Si l’on ne se sent pas bien, il ne faut pas s’épuiser. Il est préférable de ne pas s’entraîner, mais de regarder à la place. Mitori-geiko est aussi une excellente façon de faire progresser son kendo. »

La raison pour laquelle je parle ici de mitori-geiko vient du fait que l’une des meilleures occasions pour observer et apprendre du kendo des autres se fait lors des passages de grade. On y est à même d’observer bien des types de kendo différents les uns des autres. Il y a tant de choses à apprendre ne serait-ce qu’en regardant les points forts et points faibles des autres, quand bien même ne serait-on pas sûr de pouvoir les appliquer immédiatement.

Être capable de reconnaître les points forts du kendo de quelqu’un d’autre est quelque chose de particulièrement important. Après tout, les gens qui passent l’examen reussissent parce que leurs belles qualités ont fait impression sur le jury. Si vous aussi pouvez voir les caractéristiques qui valent le coup dans le kendo de quelqu’un d’autre et l’intégrer dans le vôtre, alors c’est une façon sûre de progresser. Développer la capacité à voir de telles choses est également en soi une façon d’améliorer son kendo.

Je me rappelle d’un article intéressant au sujet des personnes qui présentent chaque match lors des tournois de sumo. Il y était dit qu’une voix simplement audible n’était pas suffisante. La voix doit être perçante. L’annonceur doit faire de telle sorte que ces lutteurs géants soient amenés à monter sur le dohyo, l’aire de combat. J’estime qu’il doit en aller de même lors d’un passage de grade de kendo. Une voix comparable à celle, idéale, de l’annonceur de sumo aurait l’effet de harponner le jury et fixer son attention. L’on doit toutefois être conscient du fait que trop insister sur le kiai peut aussi avoir pour effet inverse de travailler contre soi dans la mesure où l’on peut se retrouver temporairement désorienté. Ce fameux kiai résonnant idéal qui trouble les personnes alentour ne peut se cultiver que par un âpre entraînement.

Ma voix était plutôt menue et, aux environs de la trentaine, j’ai décidé de prendre des cours de théâtre Noh traditionnel, tant pour le chanter que pour le jouer. Le chant requiert d’élever la voix à partir du bas de l’abdomen (hara). La partie performance, soit le côté dansé de la chose, m’a été bénéfique pour renforcer mes hanches et m’a aidé à comprendre comment contrôler mes mouvements. La morale à tirer de tout ceci est que s’engager dans des activités autres que le kendo peut aussi avoir beaucoup de choses à offrir dans le cadre d’un développement global du kendo.