Paroles de Hanshi – “Jusqu’à quel point pouvez-vous vous sacrifier dans l’attaque ?”

Harada Genji (8-dan hanshi)

Traduction française : Agnès Lamon. Kendo World voudrait remercier le Kendo Jidai Magazine pour la permission qui lui a été faite de traduire et publier cet article.
Article original in Kendo World 2.2 – 2003.

Né en 1925 dans la Préfecture d’Iwate, Harada Genji a commencé à pratiquer le kendo à son entrée au collège. En 1943, il intègre le Tokyo College of Physical Education (Tsukuba University). Diplômé quatre ans plus tard, il devient professeur de lycée dans la préfecture de Kanagawa, avant de retourner dans sa préfecture natale. Il a arrêté d’enseigner en 1985.
Harada Genji a mené ses élèves au succès dans les championnats lycéens et a lui-même été un brillant compétiteur, faisant de nombreuses apparitions dans les championnats nationaux, le National Sports Meet, le Tozai Taiko, le Tournoi Meijimura des 8ème dan et bien d’autres encore. Harada Genji occupe actuellement des fonctions administratives au sein de la Fédération Japonaise de Kendo, de la All Japan School Kendo Federation, ainsi que dans d’autres fédérations locales.

Jusqu’à quel point pouvez-vous vous sacrifier dans l’attaque?

Quand on avance dans son entraînement, on améliore graduellement et sa force et son niveau technique. Un passage de grade est l’examen de cet ensemble, afin de se rendre compte si l’on est digne d’un dan particulier. En tant que membre de jury, je fais particulièrement attention au fait que le candidat soit ou pas en mesure de faire usage de tous ses moyens. Selon les niveaux, les exigences ne seront pas les mêmes. Le candidat au shodan doit être capable d’attaquer sans relâche. Le postulant au nidan doit être capable de faire de même, mais avec plus d’intention basée sur une compréhension rudimentaire du seme. Le dénominateur commun à tous est l’aptitude à complètement se sacrifier dans l’attaque une fois celle-ci engagée. C’est ce que l’on appelle“sutemi”.
Plus important est le grade, plus grand sera le degré de “ri” (niveau de compréhension des principes) exigé . En d’autres termes, si votre opposant a un kensen solide et que vous l’ignorez et faites une “attaque-sacrifice”, elle ne sera pas comptée comme sutemi puisque n’étant pas basée sur la réflexion. Une attaque, particulièrement à un haut niveau, doit être faite avec l’esprit de sacrifice, mais ne peut se réaliser que si tous les critères sont en accord avec le ri. Autrement dit, elle ne doit jamais être faite au hasard. C’est uniquement par ce type d’entraînement qu’il est possible d’acquérir la noblesse et la beauté propres au kendo.

Je conserve gravé dans ma mémoire le match qui a opposé Ogawa Chutaro Hansi à Kurozumi Hanshi lors du Kyoto Taikai de 1974. Ce fut l’un des matches les plus étonnants que j’aie jamais vu. J’étais au premier rang, et me rappelle encore trépignant d’excitation tout au long de la progression du match. Ils se faisaient face à un intervalle un peu plus grand que isso-ku itto-no-ma (distance de frappe où il suffit d’un pas pour atteindre l’adversaire).
La pression qu’ils s’appliquaient mutuellement l’un l’autre était intense. Au bout d’un moment, Ogawa sensei, dans sa kamae relâchée typique, abaisse son kensen et s’avance de façon imperceptible de trois petits pas dans la distance de Kirozyumi sensei et exécute alors une impeccable attaque de men, parfaite, telle celles que l’on voit dans les manuels. Le coup, qui a atterri en faisant “plop” sur sa tête, ressemblait presque à un coup fait au ralenti. Kurozumi sensei inclina la tête en signe de déférence et tous deux reculèrent chacun jusqu’à sa marque de départ. D’abord saisis, tous les spectateurs présents explosèrent ensuite en un tonnerre d’applaudissement, gage d’appréciation du merveilleux spectacle dont nous venions d’être les témoins privilégiés. A vrai dire, je n’étais pas sûr de la signification de ce que je venais de voir, mais je sentais que c’était là l’un des impénétrables mystères du kendo.

L’année suivante, je rencontrais Ogawa sensei lors d’un stage à Morioka, et profitai de l’occasion qui m’était donnée de l’interroger sur les événements du match de Kyoto.

“Oh, cela? Oui, je n’étais pas même conscient de mes actions. C’était comme si je n’étais pas même là.”

Je n’étais pas très sûr de ce qu’il voulait dire par là, mais j’ai médité sa réponse pendant de nombreuses années. J’en suis finalement arrivé à la conclusion que, avant l’attaque, pendant l’attaque et après l’attaque, il s’était complètement sacrifié, corps et âme ; le « sutemi » ultime.
J’ai aussi eu l’occasion d’interroger Kurozumi sensei au sujet de ce même match.

“Je ne pouvais rien faire contre ce men. Ce n’était pas une frappe destructrice qui m’a fracassé le crâne, mais un coup gracieux et attentionné”.
J’ai été frappé par la façon dont ces deux grands sensei se portaient une mutuelle estime. Je transmis son commentaire à Ogawa sensei ; il s’est contenté de hocher la tête, en silence.

Tout donner est toujours difficile, particulièrement dans le cadre d’un passage de grade où vous êtes inévitablement nerveux avec tous ces regards inquisiteurs scrutant chacun de vos mouvements. Si, dans ces conditions, vous pouvez faire montre de votre meilleur kendo, cela doit beaucoup vous apporter dans votre vie de tous les jours. Ogawa sensei a dit un jour : “Tout donner en kendo, c’est [comme dans] la vie de tous les jours”. Jamais un mot aussi vrai n’avait été dit.
En regard de cela, essayer de vaincre son adversaire avec de piètres ruses ne mènera jamais à ce genre de maturité spirituelle.

On nous dit souvent de faire un “bon kendo”. Une telle chose n’existe pas; il n’y a pas en soi de ”bon” ou de ”mauvais” kendo. Le kendo est intrinsèquement une bonne chose. Ce qui le fait apparaître bon ou mauvais dépend de la disposition mentale des gens qui le pratiquent. L’esprit est toujours en train d’évoluer, et c’est la raison pour laquelle l’accent est mis sur l’état d’esprit au fur et à mesure de notre progression en kendo. “Sutemi” est la base de ce développement mental ; c’est quelque chose que l’on doit poursuivre jusqu’à la fin.

“Sen” et “rinki-ohen” – prendre l’initiative et la capacité à réagir face à n’importe quelle situation.
(Sen= quand l’adversaire voit une faiblesse et engage une attaque, vous gagnez en frappant à votre tour avant que ne porte la frappe de l’adversaire)

Le légendaire Mochida Seiji sensei a toujours pratiqué le kendo en prenant pour pierre angulaire la prise de sen, l’initiative. C’est le concept le plus important en kendo. La subtilité du kendo réside dans la dispute du sen, et c’est ce que recherchent les membres du jury. Aussi longtemps que vous avez le sen, vous devez être capable de réagir à tout mouvement que votre adversaire est susceptible de faire. Inversement, si vous êtes incapable de faire face aux mouvements de votre adversaire, c’est la preuve que vous n’avez aucun contrôle sur le sen, en conséquence de quoi vous devez vous entraîner davantage.

Le secret pour comprendre et être capable de prendre le sen est premièrement de s’entraîner et deuxièmement, de s’entraîner encore davantage. A cette fin, je profite de toutes les occasions qui me sont données de m’entraîner dans tous les dojos possibles, en ayant à l’esprit l’adage “tout le monde est mon professeur”. Je m’efforce aussi de toujours donner le premier coup valable. Enfants et débutants attaquent toujours sans répit, sans penser à ce qu’ils sont en train de faire. Ils sont imperméables aux subtilités du kendo, ce qui rend extrêmement difficile l’opération de la prise de sen. Il est en revanche très instructif d’apprendre à faire face à une telle situation. Lorsque je me retrouve confronté à de tels adversaires, j’essaye de me rappeler comment j’étais quand j’ai commencé le kendo et m’entraîne en conséquence. Quand je m’entraîne avec des enfants, j’essaye de ne pas les démolir mais plutôt de retenir mes frappes et de les toucher avec légèreté. Cela les encouragera à persévérer.

Bien que je sois en position d’enseignant, je crois fermement que les instructeurs devraient apprendre et étudier ensemble avec les étudiants. J’en réalise l’importance avec l’exemple de mon maître Yokoyama sensei, quand j’étais au collège d’Iwate. A moins qu’il ne survienne quelque chose de vraiment important, il faisait en sorte de toujours être présent au dojo tous les jours. Je n’avais pas réalisé combien cela était difficile, jusqu’au jour où moi-même suis devenu un instructeur ; c’est néanmoins important pour les élèves.

Quand je partis étudier au Tokyo College of Physical Education, j’eus Mihashi Sensei pour maître. Lui aussi était accro à l’entraînement.
“Faire une frappe de plus quand tu n’as plus même la force de bouger, c’est le but que tu dois te fixer ”.

En analyse finale, un vrai ippon, ou point, c’est celui qui est marqué quand on est dans un état de « non-esprit », inconscient de ses actions. Je considère qu’y parvenir est l’un de mes plus grands atouts.
Pour en revenir au sen, être capable de l’exploiter et de réagir de façon appropriée, avec le positionnement correct de la main gauche et l’emploi du pied gauche en seme est d’une importance vitale.
C’est aussi une chose que je prends en compte quand je fais partie du jury.

Quand j’ai raté pour la deuxième fois mon 8ème dan, je ne savais plus que faire. J’ai reçu des conseils de trois grands maîtres. Bien que les formulations aient été différentes, ils me disaient essentiellement la même chose.

_“Ton épaule gauche est beaucoup trop haute”.
_“Ton pied gauche pointe en-dehors, et ton coude gauche est trop haut.”
_“Ta main gauche est trop haute, et ton pied gauche inefficace”.

Tout se rapportait au positionnement de ma main gauche et à l’emploi de mon pied arrière. Autrement dit, ma main gauche n’était pas placée devant mon seika-tanden (le bas de la région abdominale), et je n’utilisais pas mon pied gauche comme point-clef pour travailler mon seme et mes mouvements.

J’ai immédiatement appliqué ces conseils dans mon entraînement mais ce n’était pas facile. J’ai finalement décidé de ne plus y penser et de ne pas me soucier d’être touché ou pas. J’ai découvert que j’étais de plus en plus capable de me relâcher, et de ce fait, capable d’exécuter correctement des frappes sans mouvement superflu.

Il est souvent souligné que la main et le pied gauche jouent un rôle crucial dans le kendo ; cela a été pour moi une véritable chance de reconsidérer mon kihon. Dans un passage de grade, les candidats qui contrôlent cet aspect de leur kendo se démarquent des autres dans la mesure où leurs mouvements sont puissants et vifs. Quant à la prise de sen, celle-ci trouve aussi des applications dans la vie de tous les jours. En d’autres mots, prendre le sen dans la vie se reporte à une vue positive des choses. Avoir un caractère positif est la clef pour créer son propre chemin. C’est la même chose pour les passages de grade.

Prendre le ki de son adversaire et frapper en harmonie avec lui

Le kendo est l’affrontement de deux ki; il est important d’exploiter le ki de son adversaire. J’avais alors la quarantaine quand un sensei m’a un jour dit de faire du kendo comme si j’aspirais la respiration (le ki) de mon adversaire. Depuis lors je n’ai eu de cesse d’y parvenir, mais cela m’a pris près de 10 ans de durs efforts avant d’être capable de me mouvoir en harmonie avec le flux de mon adversaire plutôt que m’opposer à lui; j’y suis finalement arrivé grâce a des conseils prodigués à point nommé par Ogawa Sensei.
“Ne retiens pas ta respiration dans le bas de ton ventre. Laisse-la traverser ton abdomen et laisse-la couler jusque dans tes pieds. Elle refluera alors dans tout ton corps ; c’est ce que tu devrais toujours conserver dans ton tanden. Le vrai ki, c’est çà.”

J’ai interprété ça comme étant la même chose que le “shinjin no iki” enseigné par Takano Sasaburo. Cela ne signifie pas supprimer le ki dans le tanden, mais le laisser s’écouler et se mêler au ki de son adversaire. Aspirer le ki n’est pas à interpréter tel quel au pied de la lettre, mais plutôt comme ressentir chacun de ses mouvements, ce qui en retour vous guidera dans vos propres mouvements.

En conclusion, le meilleur avis que je puisse donner est de s’entraîner avec le bon état d’esprit. Ogawa sensei m’a un jour dit “le kendo est keiko”. Ces paroles m’ont marqué et c’est pourquoi je m’entraîne aussi durement que je le peux, aussi souvent que je le peux.